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Bollog et les mauvais prétextes

Droits d'auteur ©nikibar.com 2006 - Reproduction, traduction, adaptation, interdits sans le consentement de l'auteur.

Nom : Bollog
Symptômes : Hypertrophie du subterfuge. Dissimulation d'un manquement sous une échappatoire qu'on appelle aussi "mauvais prétexte".
Diagnostic : Trouble de la bonne conscience.

V
ous avez rendez-vous avec Bollog à 17h00 au petit café du marché. Vous arrivez à l'heure mais il n'est pas encore là. Vers 17h15, vous commandez une grenadine car le serveur se montre pressant et, un peu plus tard, enfin, Bollog arrive :
- Je suis désolé, il y avait un accident au carrefour, tu parles d'un embouteillage !
Vous ne dites rien, pff, vous avez l'habitude : il y a toujours un accident sur la route de Bollog lorsqu'il est en retard.
A-t-il amené le dossier Untel qu'il doit vous remettre ?
- Ah ! le dossier ! Tu n'imagines pas ce qui s'est passé...
Et hop ! c'est parti ; avec une certaine curiosité narquoise et désabusée, vous attendez ses explications. Comment va-t-il se justifier cette fois ?
- Figure-toi que...

Ça n'annonce rien de bon. Il y a des variantes à cette entrée en matière : "Tu ne me croiras pas..." ou "Si tu savais..." ou encore "Il m'est arrivé une chose inouïe !"
Les prétextes, c'est quand on n'a pas de bonne raison, alors on invente des histoires sans queue ni tête, pour ne pas perdre la face et faire bonne figure. Ces supercheries sont souvent complexes, et ceux qui les manient ont chacun leur spécialité.
Il y a le Bollog malade qui vient d'avoir une crise cardiaque convulsive de toutes les couleurs ("Ah ! J'en ai bavé, tu ne peux pas t'imaginer !").
Il y a le Bollog sauveur de l'humanité qui va secourir un ami désespéré, un gamin perdu ou toute personne en détresse qui ne s'en tirerait pas sans lui.
Il y a le Bollog justicier qui arrive pile pour stopper la fuite d'un cambrioleur ou se mettre en travers d'un complot terroriste.

La spécialité de notre Bollog est de courir après le temps et de ne jamais en avoir. Il réussit très bien dans le rôle de l'homme pressé. Toujours occupé, il n'a pas une seconde à lui et son emploi du temps surchargé n'est pas moins serré que celui d'un Premier ministre.

Vous êtes assis(e) en face de lui, votre fond de grenadine à la main, et vous le regardez avec inquiétude. Il ne va tout de même pas vous raconter, une fois de plus, sa vie effrénée de travailleur hyperactif : un vieil escargot anémique est sans nul doute plus fulgurant que lui !
Et pourtant, si ! il y va à fond : il n'a plus le temps de rien ! Il court sans cesse, il court du matin au soir.
Et, emporté par une imagination qui court plus vite encore, déborde même, Bollog s'enferre dans une fiction extravagante.
Il réalise soudain le péril de l'embourbement et freine à temps.
Il se calme un peu, laisse retomber son emphase, et, in extremis, réussit à recoudre son récit à la volée. Cet homme est un artiste !
Il retrouve le fil de sa pseudo-réalité :
- Depuis deux jours, d'abord, qui c'est qui s'est tapé tout le travail de Jean ?
Jean est un collègue de bureau, en préretraite et en congé. Oui, Bollog le remplace. Oui, mais... Jean ne fout rien, c'est bien connu. Il somnole toute la journée en pianotant d'un doigt flasque sur une messagerie obsolète.
Bollog esquisse une moue de supplicié au bord de la tombe. Tout de même, argue-t-il, il a accompli son propre travail sous un déferlement de tâches que votre imagination ne pourrait même pas supposer. Lui, le travailleur le plus diligent de la planète, chaussé de sandales ailées tel un Hermès moderne, il n'a cessé de courir, que dis-je, de brûler l'air et le linoleum du bureau pour accomplir ses fonctions - et celles du collègue absent de surcroît.
À peine le temps de manger sur le pouce, tout juste celui de dormir quelques minutes sur un coin d'oreiller, aucune détente, aucun loisir.
Vous pensiez avoir déjà tout entendu : le petit dernier qui est malade, la grand-mère qui agonise (elle est déjà morte trois fois cette année), le cousin qui débarque à l'improviste, l'inondation à l'étage, le tremblement de terre sous la maison, et j'en passe ! Vous aviez tort, il a encore quelques doses d'héroïsme en réserve.

Bollog a le regard humide de se découvrir tant de performances. Il y croit dur comme fer. Réel et imaginaire confondus, il tremble légèrement de trop d'estime de soi. Mais, semble-t-il, la grandeur de son œuvre n'a pas été suffisamment mise en exergue. Il remonte d'un cran la machine et intensifie son récit de paillettes dorées et de faits glorieux.
Vous l'écoutez sans trop réagir. À peine, par ci, par là, un "Ho la la !" ou un "Non, vraiment ?" dans lesquels vous mettez autant de bienveillance que possible.
Il redescend enfin de cet envol halluciné en rappelant qu'il n'a cessé de penser au dossier Untel. Vous savez combien d'appels téléphoniques il a passés ? combien de courriers, de SMS, de fax ?
Il conclut :
- Alors, hein ! le dossier... Après tout, quelle importance ? tu le demanderas à Jean puisqu'il revient demain ; c'est pas lui qui bosse comme un malade. Moi, avec tout ce que je fais...

Le dossier est clos. Bollog s'étire, respire à fond, se cale bien sur sa chaise et regarde autour de lui comme s'il venait d'atterrir :
- Et toi, ça va ? Où est le garçon ? Garçon ? Garçon ? Où est-il passé ?

Caché derrière un pan de mur, le garçon est allongé sur une banquette, au fond de la salle vide, et dort paisiblement.
Vous pariez combien que lorsqu'il entendra enfin l'appel de Bollog, il accourra en faisant mille excuses : il était occupé ailleurs, il est débordé de travail, ses rhumatismes le font souffrir, etc, etc...?

espace

Il est plaisant de raconter Bollog, son monde absurde et déraisonnable. Il suffit de laisser remonter toutes les observations que l'on porte aux autres et à soi-même : l'ombre de Bollog se moule parfaitement dans la nôtre.
Comment parvient-il à éviter l'anathème alors qu'il écorche sans modération le monde vrai pour s'octroyer un monde d'apparences et d'illusions ? Comment réussit-il à manipuler ceux qui l'entourent, à se poser en miroir de ce qu'on voudrait ne pas être ? Accepter ce reflet pourrait-il nous rapprocher d'un "mieux", d'une nouvelle santé ?
Le combattre serait vain. L'idéal a un attrait pernicieux, il n'existe pas, on se perd à l'espérer encore.
En attendant, Bollog pourrait être une bonne récréation à l'angoisse.

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