Personnages :
Knock, se dit docteur, spécialiste en charlatanisme. (Jules Romain)
Turlubuc, patient diplômé en filouterie, déglingueur de certitudes.
Bécassine, infirmière du cabinet, elle est vêtue de la coiffe et de la blouse blanche. Elle ne parle pas mais communique à l’aide de panneaux.
Tambour de ville, entre à chaque acte avec de nouveaux objets médicaux (squelette, perfusion sur roulettes etc.).
Argan, descendant du malade imaginaire de Molière : hypocondriaque pathologique, TOC de haut niveau, change fréquemment son masque antiviral, un thermomètre toujours prêt à l’emploi en poche. Argan est un homme malingre, un peu hagard et agité. Il est vêtu d’une robe de chambre.
Troquentin : il souffre de la nausée. C’est un vague parent du Roquentin de Sartre.
Rioux : un tout petit, petit cousin du Dr Rieux qui avait affronté La peste de Camus. Sobre, digne, humain.
Julie Molarine : jeune journaliste qui suit Argan dans l’espoir d’écrire un article choc pour son magazine de Santé « Le petit pouls ». Sur la veste de son tailleur, une carte de presse. Elle porte un notebook en bandoulière sur lequel elle tapera son article. Elle parle dans le micro de son dictaphone.
Décor :
Porte d’entrée à gauche sur laquelle il y a une plaque : « CABINET MEDICAL ».
La scène se divise en deux parties séparées par une cloison : à gauche, le cabinet médical : une chaise longue, un bureau, deux chaises. Au mur, une planche d’anatomie.
A droite, salle d’attente avec quelques chaises alignées face au public, quelques magazines sont disposés sur un tabouret. Dans le fond, un petit bureau avec des carnets, des bocaux qui font semblant de servir à quelque chose : c’est le coin qu’occupera Bécassine. Contre le mur sont disposés des panneaux qu’elle brandira, dans l’ordre, à chaque occasion.
Au lever de rideau, on la verra occupée à ranger les deux pièces.
Acte 1
Scène I
BECASSINE, KNOCK
Dans la salle d’attente.
Knock fait son entrée et aussitôt Bécassine se précipite vers le premier panneau sur lequel est écrit : « BONJOUR DR KNOCK ! »
Knock
Alors, Bécassine, tout va bien ? tout est en ordre ?
(Bécassine jette le panneau par terre et prend le second sur lequel est écrit « OUI ! »)
Parfait ! Je pense qu’il y aura pas mal de clients ce matin. Ah ! Ce canton se Saint-Maurice est vraiment une aubaine ! Rien qu’hier j’ai pu mettre au lit six personnes qui résistaient jusqu’alors. Que des gros revenus.
(il rit) Elles croyaient être en bonne santé ! Et, crois-moi Bécassine, je ne leur ai administré que des traitements onéreux ! Je ne pense pas qu’elles s’en remettent de sitôt ! Ha ! Ha ! Ha !
(Bécassine jette le panneau par terre et prend le suivant sur lequel on peut lire : « HA ! HA ! HA ! »)
Scène II
KNOCK, BECASSINE, TURLUBUC
Dans la salle d’attente.
Turlubuc entre, habillé très chic, complet veston-cravate. Il est courbé, toussote, chancelle.
Knock le regarde en se frottant les mains, le fait aussitôt entrer dans son cabinet.
Dans le cabinet du médecin.
Turlubuc s’effondre sur la chaise pendant que Knock s’installe sur la chaise-longue. Bécassine regagne son coin.
Knock
Alors, cher monsieur… Votre nom ?
Turlubuc,
d’une voix chevrotante :
Turlubuc…
Knock
Bien, ne vous inquiétez pas ! Vous êtes en de bonnes mains… Vous habitez par ici ?
Turlubuc
Pas loin, je suis le fondateur du Mec Donald de la commune voisine.
Knock
Je vois, je vois… beaucoup de travail, beaucoup de soucis ? les finances à gérer… Beaucoup de revenus, beaucoup de stress… Bien ! Permettez que je vous examine ?
(Turlubuc se lève et ôte son veston. Knock, prend son stéthoscope.)
Dites-moi, de quoi souffrez-vous ?
Turlubuc
Attendez que je réfléchisse ! je sens une espèce de démangeaison ici.
(Il montre son oreille droite.)
Ça me chagrouille… ou plutôt, ça me gramitouille.
Knock,
d’un air de profonde concentration et d'une voix à la "Jouvet" :
Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous carabouille, ou ça vous tratatouille ?
Turlubuc (très sérieux) :
Ça dépend des jours, docteur. Ça me carabouille, ou peut-être que ça me paratouille.
(Il tend l’oreille vers Knock.) Enfin… y’a comme une bousculade dans le tympan.
(Il réfléchit.) Parfois, ça me ratatouille.
(Il hésite…) Mais ça me chabrouille bien un peu aussi.
Scène III
BECASSINE, TROQUENTIN, RIOUX, LE TAMBOUR DE VILLE, ARGAN, JULIE MOLARINE
Dans la salle d’attente.
Deux patients sont déjà là et attendent, un peu raides. L’un, Troquentin : il souffre de nausées. L’autre, Rioux, souffre de l’indifférence du monde.
Ces deux-là ne se connaissent pas, mais on sent qu’un conflit, plus chaud qu’une aubergine brûlée, les oppose.
Un tambour de ville entre d’un pas vif, un squelette sous le bras. Il frappe à la porte et entre sans attendre de réponse, pendant que Bécassine brandit un panneau « ENTREE INTERDITE ! ». Le tambour hausse les épaules, dresse le squelette qui penche un peu ; il lui remet l’humérus en place, et lui tapote amicalement la mandibule.
En sortant, il fait un clin d’œil à Bécassine et lui offre un rose. Bécassine brandit un nouveau panneau avec un cœur dessus. Le tambour de ville ne le voit pas, il regarde l’heure, hausse encore les épaules. Il s’assied sur une chaise et sort un sandwich qu’il mangera en observant les autres personnes.
Enfin, Argan entre, suivi de Julie Molarine.
Bécassine,
dresse un panneau vers Argan :
« VOTRE NOM ? »
Argan
Argan.
Bécassine,
dresse un panneau :
« ARGAN QUI ? »
Argan,
indigné.
Argan ! Je suis un cas.
Julie Molarine,
dans le dictaphone :
Nous venons d’arriver dans une salle d’attente, Argan annonce qu’il est un cas… Serait-ce une forme rare de "syndrome d’être en vie avec intensité" ?
(Argan se lève, fait quelques pas en rond, s’arrête net, sort un thermomètre, le secoue frénétiquement, puis le place sous son bras, change d’avis, tente la bouche, puis l’oreille, puis le remet dans sa poche comme si de rien n’était.)
Argan,
à Julie Molarine :
J’ai pris ma tension trois fois ce matin. Résultat incohérent. Soit, je suis mort, soit les piles sont usées.
Julie Molarine, dans le dictaphone :
Il n’a plus de batterie !
Argan,
inquiet :
Alors, suis-je mort ? ou faut-il changer les piles ?
Le tambour,
à Argan, avec amusement et en éparpillant les miettes de son sandwich :
Et vous penchez pour quelle option ?
Argan,
sombre.
Je ne penche plus. Je me tiens droit pour ne pas tomber. Je suis sur le fil, monsieur.
(A voix basse, en marchant de long en large, suivi de Julie Molarine qui essaie de comprendre ce qu’il dit.)
Lundi : gène thoracique droite. Mardi : soupçon de lombalgie sournoise. Mercredi : battement suspect derrière l’œil gauche…
Julie Molarine, dans le dictaphone :
Pas si vite, je ne vous suis pas : Mercredi, qu’est-il arrivé à votre œil ?
Argan
Jeudi : un rien de flatulence. Vendredi : cauchemar digestif…
Le tambour
Il faut vous purger, mon cher ! Vous faites le vide dans votre tête en évacuant vos relents émotionnels tout autant que vous vous débarrassez des toxines de votre corps.
Argan
Mais je n’ai pas d’appétit, je doute de tout ! Je mange si peu…
Julie Molarine,
dans le dictaphone :
Ne se nourrit que d'incertitudes…
Le tambour
Si vous avez faim, mangez donc !
(Il propose un bout de son sandwich à Argan.)
Bécassine,
dresse un panneau vers le tambour de ville :
« IL EST INTERDIT DE JETER DE LA NOURRITURE AUX MALADES »
Le tambour,
levant les mains et cachant son sandwich :
Je ne fais que l'écouter ! Un patient qui parle, c’est un symptôme qui s’épanouit !
Argan,
se gratte le poignet :
On ne parle jamais assez des allergies de l'âme. Je suis un homme inquiet, monsieur.
Julie Molarine, dans le dictaphone :
C’est un homme inquiet…
Le tambour
Et moi, je suis un homme affamé. On a du mal à manger dans cette salle.
Bécassine,
dresse un panneau :
« INTERDIT DE SANDWICHER ! »
Le tambour (soupirant)
Même les sandwiches à la figue sèche ?
(Dépité, il met les restes de son sandwich dans une poche, salue les patients, mime un baiser vers Bécassine qui cherche le panneau avec le cœur, finira par le trouver et le brandir, mais trop tard, le tambour de ville a quitté la salle d’attente…
Argan tripote un tensiomètre minuscule accroché à sa ceinture.
Scène IV
KNOCK, TURLUBUC
Dans le cabinet médical, Knock continue à ausculter Turlubuc.
Turlubuc,
en soupirant.
Ecoutez, docteur, ce qui me gêne surtout c’est d’être atteint du « coucougagna ».
Knock,
distraitement.
Bien sûr. Et ça vous fait mal quand j’enfonce mon doigt dans votre oreille ?
Turlubuc
Non, non, j’ai vu pire vous savez ! Et quand on a attrapé le coucougagna, croyez-moi, plus rien n’a d’importance…
Knock,
agacé.
De quoi parlez-vous ? C’est quoi ce coucou-gagnant ?
Turlubuc
Coucougagna. C’est un virus mortel. Vous avez la chance de ne pas connaître ça en Europe ! J’ai attrapé ça lors d’une traversée du désert à dos de chamelle. Ce virus se loge sous les poils, et très vite, il s’installe dans vos oreilles…
(il fait une pose) Oh ! quelle coïncidence ! L’oreille ! juste là où vous avez enfoncé votre doigt ! Ah, c’est trop drôle ! Vous êtes sûrement contaminé à présent ! Ça va vite, vous savez !
(à part) C’est la première fois qu’on m’enfonce un doigt dans l’oreille ! Qu’est-ce qu’il lui a pris ?
(Knock fait un pas en arrière et va vite se frotter les mains avec un désinfectant.)
Turlubuc,
se redressant et, d’un ton joyeux.
Cela ne sert à rien. Quand le virus du coucougagna s’accroche à vous, il ne vous lâche plus. Il est déjà sûrement partout… Est-ce que vous dormez bien ?
Knock,
il pose son stéthoscope sur son oreille puis répond, d’une voix de guillotine.
J’ai parfois des cauchemars, oui. je rêve de grenouilles géantes trop maquillées qui me sautent dessus. Et aussi de sardines à la tomate en boîtes… Je me réveille lorsque la sauce tomate a giclé sur ma chemise blanche toute neuve…
Turlubuc,
avec gravité.
Hoho ! des cauchemars ? alors, c’est plus grave que je ne pensais ! Vous arrive-t-il de chercher vos lunettes sans vous rendre compte qu’elles sont sur votre nez ?
Knock
Souvent ! Tiens ! Pas plus tard qu’hier…
Turlubuc,
la mine catastrophée.
Mon pauvre ami…
Knock,
mort d’inquiétude.
C’est grave docteur ?
Turlubuc,
compatissant.
Malheureux… écoutez, je crains le pire pour vous, allez vite vous coucher, le moindre mouvement peut accélérer la progression du coucougagna. Que vous êtes donc pâle…
(Knock est ratatiné sur la chaise.)
Vite, vite, au lit, ne vous inquiétez de rien : je m’occupe de votre cabinet. Une tisane dans la soirée, surtout rien d’autre. Je passerai vous voir…
(Knock pose le stéthoscope sur son bureau et sort du cabinet, comme un somnambule, le menton pendouillant sur ses chaussures pendant que Bécassine brandit un écriteau vers lui : « UNE HIRONDELLE NE FAIT PAS LE PRINTEMPS ! ». Puis, avec le même sérieux qu’une prêtresse de l’absurde, elle salue le public.
Turlubuc a pris le stéthoscope de Knock et le place, nonchalamment, autour de son cou. Il s’installe sur la chaise-longue.)
Fin de l’acte 1
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