Argan et Julie Molarine viennent d’entrer. Argan s’assied sur l’une des chaises avec mille précautions.
Turlubuc est toujours allongé sur la chaise-longue et ne prête aucune attention à Argan : il tient un smartphone à la main et semble parler avec un copain.
Julie s’est mise sur l’autre siège, son notebook sur les genoux, et tape sur le clavier avec enthousiasme !
On entend de vagues bruits de bagarre qui proviennent de la salle d’attente…
Argan,
prend le stéthoscope et s'auto-ausculte :
…Le cœur bat trop faiblement…
Turlubuc,
parle avec son smartphone :
…Ben dis donc, ce n’est pas ce qu’il m’a raconté !…
Argan,
tourmenté :
…Là, ce n’est pas normal…
Turlubuc,
rigolard :
…Il t’a dit ça ? Quelle bouse ce type…
Argan,
tourmenté :
…Il faut que je prenne mon clystère…
Turlubuc,
en éclatant de rire :
…Oui, qu’est-ce qu’on a rigolé…
Argan,
tourmenté :
…Dire que je risque de tomber dans la bradypepsie…
Julie Molarine :
Vous avez dit quoi ? Bradypepsie ?
Turlubuc,
riant :
…Tu parles, il était bourré ! rond comme une bille…
Argan,
tourmenté :
…Pire : une bradypepsie dans la dyspepsie…
Julie Molarine,
sur son clavier :
Ah ? Bra-dy-pep-sie-dans-la-dys-pep-sie… C’est votre foie ?
Argan, à Julie Molarine, avec hauteur :
Je souffre de douleurs philosophiques ! Et permanentes ! Mon foie me parle, chère madame ! Il pleure !
Julie Molarine,
sur son clavier :
Douleurs phi-lo-so-phi-co-per-ma-nentes… Le foie est chagrin… N’importe quoi…
(Argan observe Turlubuc qui lui a carrément tourné le dos).
Turlubuc,
riant :
…Ça, pour une bonne soirée, c’était une bonne soirée !… Faudra qu’on remette ça !… Trop sympa ta copine…
Argan,
à Turlubuc :
Et moi ? Hé ? Il ne m’entend même pas !
A la journaliste :
Il ne s’occupe pas de moi ! Je ne reçois aucun soin !!! Alors que je suis si malade !
Julie Molarine, distraitement :
Mais non, vous avez l’air d’un homme en bonne santé…
Argan, très en colère :
Quoi ? Moi ? En bonne santé ? Jamais de la vie ! Qu’est-ce qui vous prend ?
Julie Molarine, en camouflant un rire :
Pardon ! J’ai oublié qu’il ne faut pas vous contredire… dans l’état où vous êtes… cela risque d’ébranler gravement votre cerveau…
Turlubuc,
continue sa discussion :
…Non ! Sans blague ! … Ouais, je la connais, c'est une pantoufle !
(Julie Molarine continue à cliqueter sur son notebook. Argan réfléchit, s’est levé et se tient à côté du squelette, la main sur son pouls.)
Scène II
BECASSINE, TROQUENTIN, RIOUX, LE TAMBOUR DE VILLE
Salle d’attente.
Bécassine essaie de ranger ses panneaux, et lève les bras en signe de découragement lorsqu’ils s’écroulent.
Troquentin,
s’agite, la bouche tordue.
Oh… cette nausée…. Quelle plaie… Dès le matin, ce goût de fer dans la bouche. Et cette envie de hurler dans le vide.
(Pause. Il relève la tête, l’air vaguement désespéré. A Rioux.)
Et vous ? Vous craignez aussi vos désespoirs ?
Rioux,
laconique, sans le regarder.
Je soigne les miens.
Troquentin
Mais vous savez, soigner un mal de vivre, c’est comme vouloir recoudre une ombre.
Rioux,
raide.
Et pourtant, c’est ce que je fais tous les jours. À Oran, on ne perd pas de temps avec la poésie morbide.
Troquentin,
grimaçant.
Tiens donc ! Vous venez d’Oran ? Moi, je viens de Bouville. Rien à voir, bien sûr. Là-bas, la nausée est une forme d’art. Mon angoisse à moi est un cierge vacillant dans une cathédrale de ténèbres !
Rioux,
le regard perçant.
Là-bas, on s’écoute parler. Ici, on essaie d’écouter l’autre. Vous devriez essayer, c’est thérapeutique.
Troquentin,
sèchement.
Je suis malade, pas sourd. Et vous, vous êtes médecin ou moralisateur de salle d’attente ?
Rioux,
glacial.
Ni l’un ni l’autre. Mais j’ai vu mourir des enfants. Alors vos petites angoisses nombrilistes me semblent... comment dire... décoratives.
Troquentin,
se levant, voix tremblante :
Décoratives ? C’est une insulte à ma douleur ! Je suis condamné à être libre, moi ! Je me suis choisi. Mon angoisse est mon projet de vie, monsieur !
(Silence. Bécassine a fini de ranger ses panneaux. Le tambour de ville revient, tirant une perfusion sur roulettes. Comme précédemment, il frappe à la porte du cabinet et entre aussitôt, laisse la perfusion à côté du squelette, salue d’un geste Argan qui le fixe avec stupéfaction et referme la porte. Il offre deux roses à Bécassine, pliant une jambe en arrière, style Charlie Chaplin amoureux et va s’asseoir sur une chaise.
Bécassine tourne trois fois sur elle-même et brandit un panneau : « YOUPI ! »
Troquentin, debout, considère Rioux avec supériorité. L’ambiance est électrique.)
Rioux,
se lève à son tour, posément :
Votre angoisse ? elle est peut-être baroque, mais la mienne est romane, et elle tient debout.
Troquentin
« L’existence précède l’essence ! »
Rioux
« Et la solidarité précède la révolte ! »
Bécassine,
brandit un panneau :
« AU SECOURS ! »
Scène III
TURLUBUC, ARGAN, JULIE MOLARINE
Le cabinet médical.
Turlubuc est toujours en discussion sur son portable, sans jeter un seul coup d’œil à Argan.
Julie Molarine, referme son notebook, à Argan :
Bon, on s’en va ?
Argan,
dépité :
Pour aller où ?
Julie Molarine
N’importe où, loin des charlatans. Vivez !
Argan
(à Julie Molarine) : Vous avez raison.
(au squelette) : Au revoir, monsieur.
(à Turlubuc) : Finalement, je ne suis pas si malade que ça… Je vais essayer de vivre.
(Un peu hésitant, il porte un dernier coup d’œil à son thermomètre, puis le dépose sur le bureau du médecin. Il réfléchit deux secondes, puis sort de ses poches toute sa panoplie de soins, met tout en vrac sur le bureau, ôte sa robe de chambre, rectifie sa tenue, se redresse, se recoiffe en sifflotant.)
Argan
Merci docteur, portez-vous bien !
Julie Molarine, (en sortant derrière Argan)
Je vais appeler mon article :"Guérir malgré soi – Enquête sur un hypocondre repenti".
Fin de l’acte 2
Acte 1 Acte 2 Acte 3