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Oui ...je me souviens

par RENÉ WEIL (z"l)
Avocat


oui

 ...je me souviens

À JEANINE BLOCH
qui a assumé tant de risques lors de mon ar­res­ta­tion et qui est devenue ma femme.

(Collection "OUI", publiée à l'initiative et sous la direction du rabbin Jean Schwarz.)

UN TÉMOIGNAGE

q
u'est-ce qui me pousse, 33 ans après, à prendre la plume et à me replonger dans mes souvenirs ?

Lorsque le Directeur de cette publication m'a demande de rédiger un "OUI" sur un tout autre sujet, pourquoi lui ai-je proposé celui-ci ? Toute réaction spontanée est intéressante à étudier "a posteriori."

Quelques mauvaises journées et quelques mauvaises nuits passées récemment à la suite d'une opération, subie cependant dans des conditions d'hospitalisation et de soins parfaits, m'ont fait penser à celles passées en automne 1944 au K.B.- infir­me­rie - du camp de Gleiwitz, l'un des camps annexes d'Auschwitz. Malgré l'équipement rudimentaire et notamment l'absence de médicaments élémentaires, le médecin, lui aussi déporté, s'était efforce de sauver mon médius droit atteint d'un vilain phleg­mon. En définitive, il dut l'amputer, bien entendu sans anesthésie. Apres quelques jours, alors que toute ma main était encore engourdie, mes doigts raides comme paralysés, d'une heure à l'autre, il me mit à la porte du K.B. et me renvoya dans mon bloc.

Le risque était énorme : incapable de travailler, je me trouvais repéré par les kapos, par les S.S. et mûr pour la prochaine sélection générale. Je lui en voulus terriblement, jusqu'au lende­main où j'appris que le soir même, il y avait eu une sélection spéciale au K.B., que le médecin avait été prévenu et que le seul moyen d'essayer de me sauver avait été de me faire sortir du K.B. Si j'y avais été, je partais irrévocablement à la chambre à gaz. Mais ce récent passage à l'hôpital n'explique pas en­tière­ment ce besoin subit et curieux que j'éprouve d'affirmer et de prouver que je n'ai pas oublié.

La recrudescence du nazisme à travers le monde, l'incroyable dénégation de l'Holocauste à laquelle nous assistons actuel­­lement, posent à l'ancien déporté de graves problèmes. J'ai vu de mes propres yeux, j'ai souffert dans ma propre chair, je me souviens comme si c'était hier et je me tais ? Je suis un témoin, un des rares témoins, et je ne réagis pas ? Que sera-ce le jour où il n'y aura plus de témoins oculaires ? Et ce jour arrive à grands pas. Alors ils s'en donneront à cœur-joie pour nier et, aux jeunes générations forcement sceptiques devant l'énormité du phénomène, ils n'auront pas de mal à insuffler le doute et l'idée d'exagération.

Oui, sans doute avons-nous eu tort, anciens déportés, de nous taire, de faire preuve de tant de discrétion, de pudeur. Nous avons laissé trop souvent d'autres, qui n'ont pas connu la vie concentrationnaire, en parler, s'en servir, en abuser. Nous nous sommes laissés absorber par tous ceux qui se proclament "la génération d'Auschwitz" ou encore "les contemporains" ou "les témoins de la Shoah", alors qu'ils n'ont pas eu cette con­nais­sance directe et complète que seule la vie de tous les jours au camp pouvait donner. Nous avons laissé se développer toute une littérature de fiction et toute une œuvre cinématographique romancée qui ont dénaturé l'événement et ont encore ajouté à l'incompréhension générale.

Parce qu'il y a, en réalité, à l'origine, au très-profond de notre silence, la certitude que nous avons, que notre épreuve est incom­mu­ni­cable et que personne ne la comprendra jamais vraiment.

Je me souviens fort bien qu'au début, après mon retour, j'ai loyalement essayé. J'ai participé à des dizaines de mani­fes­tations, j'ai parlé d'innombrables fois en public et j'en ai tiré, non le sentiment, mais la certitude d'une impossibilité de communication.

Ce soir, 33 ans après, je prends la plume, non pas pour raconter ma vie au camp, mais pour affirmer que je me souviens, que je me suis souvenu sans cesse pendant toutes ces années ; pour montrer, peut-être pour vérifier pour moi-même, ce dont je me souviens essentiellement, après que tant d'années se soient écoulées, que tant d'événements nouveaux se soient succédés. Peut-être puis-je apporter par-là, par mon témoignage, par une réflexion sur l'essentiel, par ce qui demeure dans mon esprit, ma modeste contribution à l'authentification d'une histoire que l'on cherche à flouer ou pour le moins à oublier.

Peut-être aussi, puis-je inciter le lecteur à réfléchir, au moment où la violence et la torture sévissent à nouveau dans tant de pays, à notre responsabilité individuelle et collective.

Enfin, peut-être qu'en proclamant que je me souviens depuis Israël où ma longue route à travers Auschwitz m'a tout naturellement mené, puis-je clamer ma certitude que l'existence et le rayonnement de l'Etat d'Israël constituent le meilleur, en réalité le seul moyen d'empêcher un nouvel Auschwitz.

Je fais cet effort de retour en arrière avec une totale franchise, sans calcul et sans précaution. Je voudrais qu'il constitue un témoignage direct et sincère, que le lecteur sente le "vécu", sans fard et sans pudeur.

Le sujet est trop grave et l'occasion trop rare pour les gâcher de quelque façon que ce soit.

LA FAIM ET LA FOI

Oui, je me souviens de cette carotte que le Grand-Rabbin René Hirschler - que sa mémoire soit bénie - m'apporta dès mon arrivée à Auschwitz. Il faisait partie d'un kommando extérieur et avait pu s'en procurer quelques unes. Le geste m'émut, mais, fraîchement arrivé, je ne l'appréciai pas à sa juste valeur. Combien de fois, plus tard, ai-je pensé à cette carotte, l'unique que j'ai mangée pendant toute ma déportation. Je compris, par la suite, qu'en me l'offrant, spontanément, avec son large, son chaud, son beau sourire, René Hirschler m'offrait ce qu'il avait de plus précieux; bien mieux, c'était un peu de son propre courage, de sa confiance, de sa foi qu'il voulait m'insuffler et surtout, quelle leçon, quel exemple il donnait au milieu de cette jungle, régie par la folie, la violence et la faim !

Oui... je me souviens d'avoir eu faim, non pas une faim ordinaire, sporadique, mais une faim d'une intensité insuppor­table, une faim permanente et obsédante. La souffrance qui en résultait dominait entièrement mon corps et mon esprit au point que tout le reste devenait secondaire. Cette faim était ma première pensée à mon réveil, la dernière avant de m'endormir; elle interrompait plusieurs fois mon sommeil la nuit, malgré l'extrême fatigue ; elle accaparait toutes mes pensées au cours de la journée; elle empêchait toute autre réflexion. Impossible de me concentrer sur n'importe quel autre sujet; impossible de m'évader de cette idée-fixe : comment trouver quelque chose à manger, comment obtenir du "rab," comment manœuvrer pour arriver à être servi en fin de bidon alors que la soupe était plus épaisse ; telles étaient mes préoccupations ! J'avais beau me raisonner, essayer de m'habituer, me leurrer moi-même en avalant lentement ma soupe ou encore en coupant ma ration de pain en fines lamelles : rien n'y fit.

Et pourtant cette faim toute-puissante constituait un baromètre qui ne trompait pas ; elle permettait de mesurer la réelle capacité de résistance de l'individu, physique et morale. C'était dans la mesure où le déporté résistait à un complet avilissement qu'on pouvait déceler ses possibilités de survie ; lorsqu'il était encore capable de ne pas se jeter à terre pour lécher à même le sol la soupe renversée par un kapo sadique, lorsqu'il était capable de rejeter toute compromission avec certains kapos malgré les promesses alléchantes de nourriture, lorsqu'il arrivait à faire, de temps en temps, le geste héroïque de donner un peu de sa soupe épaisse à un camarade mal servi, alors on savait, et il le ressentait, qu'il était encore un homme et qu'il pouvait "tenir".

Un autre baromètre, tout aussi sûr, était l'énergie quasi-surhumaine qu'il fallait déployer pour aller se laver, malgré la fatigue, malgré les coups qui pleuvaient de toutes parts, malgré le froid glacial. Celui qui un jour, puis deux, ne se lavait plus, ou se lavait irrégulièrement, était entraîné sur la pente fatale et irréversible de la déchéance qui menait à la chambre à gaz.

Sans doute le hasard ou le Destin jouaient un grand rôle dans cette vie concentrationnaire où, à chaque pas, cent fois par jour, on risquait la mort. Certes, la maladie et l'épuisement physique ont eu raison de bien des camarades : René Hirschler a tout supporté, a tout enduré pour finir par succomber... quelques jours après la libération ! Mais les qualités intrinsèques de l'homme, l'intelligence, la volonté, le courage, la foi ont été souvent déterminants.

La foi ? Dieu à Auschwitz ? Comme on comprend l'embarras, la gêne, la perplexité de nos penseurs, de nos théologiens cherchant à échafauder hypothèses et théories : "le silence de Dieu" ou "l'absence de Dieu" ou encore "l'éclipse de Dieu". Mais là n'est pas mon propos. Comment a évolué la foi du déporté, dans la mesure où il l'avait, pendant et après sa déportation ? Je ne dispose d'aucune statistique, ni d'aucune enquête à ce sujet. Là encore n'est pas mon propos.

J'apporte mon témoignage strictement personnel et il n'a de valeur précisément que parce qu'il constitue un témoignage. En voyant là-bas, comment des créatures de Dieu anéantissaient d'autres créatures de Dieu, en subissant la brutalité toute gratuite, le sadisme raffiné, la cruauté perverse d'hommes civilisés, ayant reçu une éducation familiale, souvent religieuse, une instruction, en constatant chaque jour et à chaque instant, des injustices particulièrement criardes, je me posais forcément des questions. Je voyais souffrir et mourir autour de moi, avec une apparente égale et révoltante iniquité, l'agnostique et le croyant, l'homme simple et l'homme cultive, l'homme de bien et l'homme de peu. Je me disais : comment Dieu peut-il tolérer cela, comment peut-il laisser faire, comment peut-il supporter cette vision ?

Mais à aucun moment, et je voudrais insister sur ce fait d'expérience, je n'ai eu le sentiment d'une "absence de Dieu". Après tant d'années, je me sens encore aujourd'hui bouleversé par cette constatation. Logiquement, d'une logique humaine, Auschwitz devait conduire à la négation de Dieu et ce fut certainement le cas pour la plupart. Ce ne fut pas le cas pour moi, ni là-bas, ni après mon retour. Ma foi s'est trouvée renforcée, raffermie. Est-ce parce que j'ai miraculeusement échappé à une mort qui paraissait certaine ? Je ne le pense pas. Est-ce par intuition ou par raisonnement ? La foi est irrationnelle mais on peut en sonder les origines. Je crois que ma réaction est à rattacher à ce sentiment fondamental qui m'a dominé tout au long de ma déportation : la stupéfaction, l'incompréhension, le refus d'y croire malgré l'évidente réalité. Combien de fois ai-je murmuré : "ce n'est pas possible, je rêve, il y a quelque chose qui m'échappe". Et je crois que, précisément, je touche là le très profond de mon introspection : j'avais le sentiment qu'il y avait quelque chose qui m'échappait ; de même qu'il y a aujourd'hui encore quelque chose qui m'échappe et je pense qu'à propos d'Auschwitz il y aura toujours quelque chose que nous n'arriverons pas à saisir ni à comprendre.

Je sais et je sens que si j'avais passé outre, que si je passais outre aujourd'hui, si je me contentais des multiples explications d'ordre politique, économique, sociologique, psychologique, philosophique de l'événement, j'aboutirais à un grand vide, le vide tragique d'un monde sans Dieu, livré à lui-même, sans finalité, sans éthique, sans spiritualité. Le monde n'aurait plus de sens, l'homme perdrait toute valeur, la vie ne mériterait plus d'être vécue. Qui sait si ce n'est pas cela, sciemment ou inconsciemment, qui m'a soutenu, qui m'a permis de tenir et qui, à mon retour, m'a permis de revivre.

Oui, je me souviens que j'avais ce sentiment de la présence de Dieu, mais d'une présence insolite d'un Dieu incompréhensible, le sentiment d'un phénomène, d'un cataclysme hors de l'entendement humain, dont l'origine, la finalité et la réalité même m'échappaient et me dépassaient. Mais, directement ou indirectement, se rattachait à cette perception et à cette concep­tion, un surprenant optimisme. Je voyais pourtant autour de moi mes camarades dépérir et je sentais mes propres forces décliner. L'hiver était rude et long en Pologne. Nous étions sous-alimentés, maltraités et le moindre incident de santé terrassait notre organisme : un coup de froid, un trop grand effort dans un kommando trop dur, un coup reçu à une mauvaise place, et c'était la mort certaine. Par ailleurs, malgré les bonnes nouvelles du front recueillies à l'usine par des travailleurs étrangers ou glanées dans de vieux journaux, nous n'avions guère d'illusions : certes l'armée russe avançait, certes les Alliés avaient débarqué, mais nous avions l'intime conviction, sinon la certitude, que jamais les S.S. ne nous laisseraient en vie le jour où ils seraient obligés de se replier. Logiquement il n'y avait aucun espoir. Nous disions entre nous que l'avance des Russes annonçait notre fin et nous savions aussi que tout retard la provoquerait. Alors ?

Oui, nous le disions, mais au fond de nous-mêmes, nous n'arrivions pas à y croire vraiment et, contre l'invraisemblable, contre la logique et le bon sens, nous conservions intacte aux tréfonds de nous-mêmes, une réserve inépuisable et inexplicable d'optimisme.

Et cela aussi nous a permis de "tenir".

SI LE MONDE SAVAIT...

Si le monde savait...

Oui... je me souviens, de cette idée lancinante qui m'obsédait sans cesse, en voyant tant de scènes incroyables, tant de brutalité, tant de misère et de souffrance : SI LE MONDE SAVAIT.

Nous étions au XXème siècle, au milieu d'une Europe hautement civilisée. Des trains entiers d'hommes, de femmes, d'enfants arrivaient et les 4/5 étaient immédiatement exterminés. Mon convoi, celui du 13 avril 1944, comportait 1500 personnes. Sur 624 hommes, 459 furent gazés immédiatement ; sur les 165 qui ont été immatriculés, 35 seulement survécurent ; sur les 854 femmes, 70 seulement survécurent. Il y avait aussi 148 enfants de moins de 12 ans et 295 de moins de 19 ans, qui ont péri dans la mesure ou ils n'ont pas été comptés parmi les hommes ou les femmes. (Ces précisions figurent dans Le Mémorial de la Déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld).

Les rares survivants de cette première sélection étaient dépouillés de tout ce qui pouvait leur rappeler leur vie antérieure, habits, bijoux, papiers d'identité, photos ; ils étaient rasés, seul un numéro tatoué sur leur bras leur conférait une identité ; ils étaient exploités, torturés, asservis comme jamais encore l'homme ne l'a été dans l'histoire. L'esclave, le forçat avaient, eux, un statut, un régime dont le but n'était pas l'extermination. Ici, le déporté avait sans cesse devant lui la vision des chambres à gaz qui fonctionnaient jour et nuit. Il respirait l'odeur âcre qui s'en dégageait, il vivait dans la hantise des sélections qui se succédaient, alors qu'il sentait ses forces décliner et qu'il constatait que sa maigreur s'aggravait. Il était sans cesse battu. Tout un système de tortures physiques et morales, savamment mises au point, aboutissait implacablement a sa déchéance et a son anéantissement.

Combien de fois me suis-je répété à moi-même : Ah, si le monde savait ! Parce qu'il était évident pour moi que si le monde avait su, cela ne se serait pas passé ainsi, que cette destruction systématique et industrielle de centaines de milliers d'êtres humains serait devenue la préoccupation prioritaire de tout le monde civilisé, que les Alliés auraient arrêté par tous les moyens à leur disposition ce génocide, que toutes les autorités spirituelles du monde libre auraient conjugué leurs efforts pour mettre fin a ce massacre.

Dans ma naïveté, je poursuivais mon idée : quand le monde saura... D'abord, il ne voudra pas le croire ; ensuite, devant les preuves irréfutables, il faudra qu'il procède à la recherche des responsabilités et au châtiment des coupables. Mais il faudra aussi qu'il recherche comment on en est arrivé là et qu'il se livre à une révision complète de nos échelles de valeurs, de notre éthique, de notre civilisation toute entière. Ce sera la plus grande révolution de tous les temps.

Et je suis revenu et j'ai appris avec effarement que le monde avait su, que les responsables des pays alliés et neutres étaient parfaitement au courant de ce qui se passait à Auschwitz. Ils le savaient depuis 1942, et en tout cas depuis 1943. Le livre d'Arthur Morse, Pendant que six millions de juifs mouraient, donne des précisions irréfutables à ce sujet. Oui, Roosevelt, Churchill, Staline et le Pape savaient et ont laissé faire sans réagir avec tous leurs moyens. Il y a plus : les grandes organisations juives américaines savaient, elles aussi. Sans doute, sont-elles intervenues, ont-elles protesté, ont-elles tenu des meetings ; mais qui donc pourrait soutenir qu'elles ont fait tout ce qu'il fallait ? Il faut lire dans le livre de Morse le récit des discussions et des dissensions entre les dirigeants de ces organisations, de l'opposition du Comité juif américain à toute manifestation vigoureuse, recommandant "un attentisme vigilant".

"Attentisme vigilant", alors que 20,000 cadavres brûlaient chaque jour, alors que les trains se succédaient à la gare d'Auschwitz sans que les voies d'accès aient été bombardées, parce qu'elles n'avaient pas un caractère stratégique prioritaire !

Tout au long de cette tragédie, depuis le début des persécutions hitlériennes en Allemagne, de 1933 à 1945, des millions de juifs auraient pu être sauvés. Après le livre de Morse, d'autres preuves formelles ont été données et le livre que l'historien anglais Martin Gilbert vient de publier (Exil et retour ; l'émergence d'un Etat juif) est accablant pour son pays en particulier. Personne, oui, personne n'a fait ce qu'il fallait faire.

Bien mieux, la Grande-Bretagne, en fermant les portes de la Palestine, les Etats-Unis, en refusant d'augmenter les quotas d'immigration, ont consolidé la souricière. Le Pape, en se taisant, a renforcé la crédibilité d'Hitler. Les juifs des pays alliés et neutres, en ne réagissant pas avec une extrême vigueur, en ne prenant pas tous les risques qu'il fallait prendre, ont contribué à la lâcheté, au cynisme et à la complicité générale.

Peut-être n'est-ce pas l'endroit pour insister sur cet aspect de l'Holocauste, mais je le fais sciemment, parce que je me souviens combien cette idée "si le monde savait" m'avait poursuivi tout au long de mon calvaire, combien elle m'a soutenu là-bas et combien elle m'a profondément marqué.

Je crois pouvoir affirmer que si nous avions su que le monde savait et ne faisait rien, beaucoup d'entre-nous n'auraient pas trouvé la force morale pour "tenir".

Oui, j'insiste lourdement sur ce problème parce que l'attitude de tous les responsables est si peu juive, parce qu'elle est en contradiction fondamentale avec la priorité absolue accordée par le judaïsme à la vie humaine.

Mais j'insiste aussi parce que le procès de ces lâchetés, de ces refus, de ces carences, de "l'attentisme vigilant", n'a jamais eu lieu et, par conséquent, la leçon n'a jamais été tirée. L'attentisme vigilant a toujours ses adeptes et les protestations, les manifestations, aujourd'hui encore, dans toutes sortes de domaines où des vies humaines sont en danger, demeurent sans commune mesure avec leur objet.

Mais qui donc a tiré la leçon de l'Holocauste ?

TROIS EXEMPLES

En affirmant que vous vous souvenez, me demanderont certains, est-ce que vous ne risquez pas de donner l'impression d'être obsédé par le souvenir de votre déportation ? En réalité, je ne l'ai jamais été. A aucun moment, jamais je n'ai eu des cauchemars empreints de souvenirs du camp.

D'autres m'interrogeront avec insistance : Comment pouvez-vous y penser, en parler, lire des récits, voir des documentaires ou des films sur les camps ? Cette terrible expérience ne vous a donc pas marqué ? J'expliquerai plus loin qu'Auschwitz a eu une influence déterminante sur ma vie après mon retour, que toute l'orientation de ma vie en a été profondément modifiée.

Mais dans mon comportement de tous les jours, ma manière d'être, ma façon de travailler, de manger, de m'habiller, je ne pense pas déceler des séquelles notables.

Et pourtant... J'ai écrit au début de ce témoignage qu'il était si difficile à l'ancien déporté d'expliquer ce que fut la vie concentrationnaire et qu'il est sans doute impossible aux autres de la comprendre. Nul n'a pu subir, ne serait-ce que quelques mois, le régime concentrationnaire sans être marqué physiquement ; de même, cette épreuve a forcement laissé de nombreuses séquelles de tous ordres. Est-il possible de le démontrer? Est-il possible de l'expliquer? Est-il possible de le comprendre? J'ai promis de donner un témoignage sincère et je vais tenter l'impossible, à travers trois exemples. J'ai pu constater, encore récemment, par les répercussions suscitées dans le grand public en Israël par la projection du film américain Holocauste, que seuls des faits concrets, que seules des expériences individuelles, que seuls des épisodes vécus pouvaient faire comprendre certains aspects de ce phénomène et pouvaient donner à réfléchir.

Il est une image bien connue grâce à tant de récits et à tant de films : celle du S.S. caressant son chien, délicatement, avec amour, tout en fouettant ou en piétinant un malheureux déporté. Il faut savoir que cette image correspond à la réalité.

Je l'ai vue et revue bien des fois, et chaque fois avec une indicible révolte et un incommensurable dégoût ; cette image ne pouvait pas ne pas laisser des séquelles. Oui, j'avoue que je pourrais difficilement admettre un chien au sein de mon foyer. Oui, j'avoue qu'à mes yeux, la sensibilité témoignée par des hommes et des femmes aux animaux ne constitue plus pour moi une preuve suffisante de bonté ou d'humanisme.

Il en est de même de la musique. La plupart de nos geôliers, de nos tortionnaires, étaient mélomanes. Des bribes de musique classique s'échappaient des maisons des S.S. ; le départ et le retour des kommandos de travail se faisaient au son d'un orchestre de déportés, grotesque d'ailleurs, mais auquel les autorités du camp attachaient la plus grande importance. Le Lagerführer (chef du camp) jetait volontiers une boule de pain à un camarade - aujourd'hui 'hasan (ministre officiant) bien connu - qu'il avait repéré pour sa belle voix, afin qu'il lui chante l'Ave Maria de Gounod.

Oui, j'avoue, qu'à la suite de tant de souvenirs dans lesquels la musique est si intimement associée à la vie concentrationnaire, il y a une sorte de fossé entre la musique et moi. Certes, j'aime encore écouter un beau concert ou un bon disque, mais ce n'est plus de la même façon qu'autrefois. "La musique adoucit les mœurs" : l'adage me laisse sceptique.

Et enfin, bien que cela me soit encore plus difficile à exprimer, il me faut reconnaître que, depuis Auschwitz, je ne peux plus m'émouvoir comme je le faisais autre fois devant ces chaînes de solidarité qui, de temps en temps, se nouent dans un pays ou à travers les pays, pour sauver un malade ou pour réaliser une opération humanitaire.

Que l'on me comprenne bien : c'est de tout cœur que, le cas échéant, je suis ces efforts, que je souhaite leur réussite, ou même que je m'y associe. Mais suis-je coupable de penser en même temps à ces milliers d'hommes, de femmes et d'enfants que j'ai vu mourir sans le moindre secours de qui que ce soit, même pas celui de la Croix-Rouge qui, du jour de mon arrestation au jour de ma libération, ne s'est jamais manifestée. Elle n'a pas pu, dites-vous ? Mais quand donc et où donc a-t-elle fait un éclat pour protester ?

Peut-être que, grâce à ces exemples pris au hasard parmi beaucoup d'autres, tu comprendras mieux, lecteur, ce que fut le monde concentrationnaire, quelles séquelles il a pu laisser et quel fossé infranchissable sépare ceux qui l'ont connu de ceux qui l'imaginent.

LA LEÇON

OUI... je me souviens que je m'étais promis, juré, qu'au cas où, par miracle, je m'en sortirais, je ne vivrais pas comme avant. Comment expliquer que tant de contemporains d'Auschwitz, que dis-je, que même des rescapés des camps, aient pu reprendre purement et simplement leur style de vie antérieure ? C'est un phénomène inexplicable, peut-être aussi incompréhensible que l'événement lui-même. Comment est-il possible de vivre après Auschwitz comme avant ? Je songe parfois, en mettant le matin les tephiline à mon bras gauche tatoué de mon numéro de déportation, numéro qui reste indélébile malgré les années qui passent, que peut-être, aurait-il fallu tatouer tous les hommes de la génération d'Auschwitz pour qu'ils se souviennent. Mais encore, faudrait-il qu'ils mettent les tephiline chaque matin...

Sans doute savons-nous que l'homme a une faculté d'oubli et d'adaptation surprenante. Je songe à un passage de la Bible qui m'a toujours impressionné : il s'agit des révoltes incessantes des Hébreux dans le désert, après avoir été pourtant témoins oculaires de tant de miracles éclatants. "Est-ce faute de trouver des sépultures en Egypte que tu nous a conduits mourir dans le désert ?" (Exode 14:11). Et dès après le miracle de la Mer Rouge, le peuple se retourna contre Moïse : "Que boirons-nous ?" (Exode 15, 24).

Mais si Auschwitz n'a pas suffi pour dessiller les yeux, de grâce, que faut-il ? Je me souviens de cette période de l'Occupation que tous ceux de ma génération ont connue. Je la revis au moins deux fois par an à la lecture des "malédictions" dans les sedaroth (sections shabatiques) de Be'houkotai et Ki-Tavo, malédictions qui se sont réalisées sous nos yeux d'une façon hallucinante : "Tu seras maudit dans la ville et maudit dans les champs... tu seras opprimé et spolié incessamment sans trouver un défenseur... tes fils et tes filles seront livrés à un peuple étranger et tes yeux le verront et se consumeront tout le temps à les attendre ; mais ta main sera impuissante... tu seras en butte à une oppression, à une tyrannie de tous les jours et tu tomberas en démence au spectacle que verront tes yeux... tu serviras tes ennemis en proie à la... faim, à la soif, au dénuement, à une pénurie absolue... tu trembleras jour et nuit et tu ne croiras pas à ta propre vie... tu diras chaque matin : "fût-ce encore (hier) soir", et chaque soir tu diras: "fût-ce encore (ce) matin", si horribles seront les transes de ton coeur et le spectacle qui frappera tes yeux... (Deutéronome 28) ...Poursuivis par le bruit de la feuille qui tombe, ils fuiront comme on fuit devant l'épée..."(Lévitique 26, 36).

Oui, nous avons vécu tout cela, dans un climat de peur, de hantise, d'affolement et de désespoir ! Que n'aurions-nous donné, que n'aurions-nous promis pour avoir la vie sauve et pour assister, vivants, à la fin de ce cauchemar ! Rares sont ceux qui veulent s'en souvenir. Rares sont ceux qui ont tiré des conséquences pratiques de cette épreuve et qui ont réellement changé leur manière de vivre.

Le réveil avait pourtant été rude pour beaucoup.

Combien de juifs français ont été tout surpris de voir leur carte d'identité tamponnée de la mention "juif" alors qu'ils se sentaient si peu juifs, qu'ils se croyaient parfaitement assimilés, qu'ils avaient coupé avec toute pratique religieuse, avec les traditions et parfois même avec les milieux juifs.

Combien ont pensé, malgré le précédent des persécutions en Allemagne qui se poursuivaient depuis 1933 contre tous les juifs sans distinction, qu'eux, citoyens français depuis des générations, ayant fait la guerre, souvent décorés, ne risquaient rien. Ils assistaient en spectateurs et dans une fallacieuse sécurité aux rafles et à l'internement, puis à la déportation des juifs étrangers. Combien se sont retrouvés au camp, tout étonnés de s'y trouver au milieu de ces juifs ramassés dans toute l'Europe et dont ils se sentaient si éloignés, si étrangers. Pour certains, il y avait longtemps qu'ils vivaient en marge de toute communauté juive: ils n'avaient jamais éprouvé le besoin d'apprendre, de connaître, de chercher à savoir ce qu'était et ce que représentait ce judaïsme dont on les accablait à présent.

Je me souviens de tant de confidences que des camarades m'ont faites là-bas : ils avaient pris toutes les précautions pour mettre leur fortune en sécurité, mais ils avaient négligé leur propre sécurité et surtout celle de leurs enfants !

Est-il possible que tant de leçons si chèrement payées n'aient servi à rien et qu'aujourd'hui, avec la même insouciance, avec la même inconscience, tant de juifs à travers le monde négligent leur propre sécurité et l'avenir de leurs enfants ?

"L'avenir de leurs enfants" : nous avons perdu, de la façon la plus atroce deux millions d'enfants ! Personne, en vérité, n'a réalisé, n'a mesuré l'énormité, la gravité de cette perte ni ses répercussions. Après la guerre, nous avons pleuré nos morts, nous avons fait l'inventaire de nos pertes matérielles, nous avons réclamé des indemnisations. Nous n'avons pas su décréter un état d'urgence, dresser un plan de salut public, donner la priorité des priorités au sauvetage des enfants qui nous restaient et de ceux qui allaient naître.

Nous avons reçu de la part de nos pires ennemis une double et magistrale leçon : celle de notre inéluctable solidarité de destin, de quelque bord, de quelque origine, de quelque classe sociale que nous soyons, et celle de l'extrême vulnérabilité, de la valeur inestimable de nos enfants : nous ne l'avons pas comprise !

VIVRE APRÈS AUSCHWITZ

Pour ma part, c'est une double leçon que j'ai rapportée de ma déportation. J'ai eu la preuve irréfutable, tangible, que tout était possible. Ce fut pour moi une sorte de révélation. Auschwitz n'a pas été un phénomène banal, un accident de parcours dans l'histoire de l'humanité, un épisode, un hasard. Pour sa conception, pour sa réalisation, pour son succès, les élucubrations de quelques fanatiques névrosés ne suffisaient pas. Il a fallu la collaboration enthousiaste et complète d'hommes de tous les milieux, d'intellectuels, de politiques, d'industriels et de militaires, d'hommes de science et de techniciens ; il a fallu le concours de toutes les forces vives de la nation.

Je me souviens que pendant quelques semaines je travaillais dans une usine située en dehors du camp. Pour y parvenir, nous devions traverser des quartiers habités, et les passants regardaient, curieux, amusés, souvent hargneux, rarement compatissants, défiler ce cortège misérable de déportés décharnés, aux uniformes rayés délabrés, grelottant de froid, encadrés par les S.S. hurlants qui les poussaient et les frappaient. De même, à l'usine, les ouvriers autochtones voyaient et savaient. C'est au vu et au su de toute une population que se déroulait le drame, et l'immense majorité approuvait.

Oui, tout est possible si Auschwitz l'a été. Cette idée, qui a germé en moi là-bas, s'est renforcée au cours des années et malheureusement elle s'est vérifiée dans bien des domaines et sous bien des horizons. Il y a eu en moi quelque chose d'irré­mé­dia­blement cassé, à savoir la confiance en l'homme, confiance si profondément juive et qui explique en grande partie ce qu'on a si injustement appelé la lâcheté des juifs se laissant arrêter, emprisonner, déporter et brûler. Avant d'arriver à Auschwitz, personne ne pouvait se douter de ce qui nous attendait ; personne ne pouvait l'imaginer et même là-bas, je me souviens avec quel scepticisme j'ai accueilli les récits que nous faisaient les anciens.

Que l'on puisse atteindre un tel degré de cruauté, de barbarie, de sadisme dépassait l'entendement et détruisait l'image que nous avons tous en nous, et du monde et de l'homme. C'est cette confiance en l'humain qui nous a empêchés de prévoir et de comprendre ce qui se tramait. Mais le voile une fois déchiré, la preuve éclatante faite, la conclusion s'imposait, logiquement, terrible dans sa logique : tout est possible aujourd'hui-même et tout sera possible demain. Alors, prendre à la légère des signes avant-coureurs de néo-nazisme, d'antisémitisme, de fascisme, c'est de l'inconscience après l'épreuve que nous avons subie. Rester passifs, subir une fois encore, mais cette fois-ci, sachant ce que nous savons, serait de la lâcheté. Oui, cette fois-ci ce serait de la lâcheté !

La seconde leçon qui s'est imposée à moi, c'est celle le notre solitude, de notre lamentable, profonde, complète solitude. Nous avons été, comme tant de fois dans notre longue histoire, le bouc émissaire, le cobaye, le précurseur. On a commencé par nous ; d'autres ont suivi, ont souffert comme nous, mais nous avons été au début, nous avons été pendant et nous sommes restes après, seuls, affreusement seuls.

Certes, dans nos épreuves, nous avons toujours bénéficié d'appuis, de secours, de dévouements, d'aide généreuse et spontanée. Mais la preuve est faite que nous ne pouvons compter sur ce secours extérieur : il arrive toujours tar­dive­ment, il est trop limité et il est insuffisant. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et nous devons le comprendre. L'adage "qui sera pour moi, si ce n'est moi", est devenu un impératif non seulement à l'échelle individuelle mais aussi à l'échelle de notre peuple.

Les deux leçons conjuguées m'ont amené, après mon retour, à militer, à m'engager pour mon peuple, sous toutes ses formes, pour ma communauté, pour ses œuvres, pour Israël. Je n'y étais, en réalité, ni prédisposé ni préparé. Mais j'ai considéré que les années que je vivrai dorénavant constituaient un "rabiot" de vie, que ce "rabiot" ne m'appartenait pas ex­clu­si­vement, que je n'avais pas le droit de l'utiliser comme je l'entendais, que d'ailleurs il n'avait de raison d'être que si je lui donnais un sens. C'est ainsi, qu'au détriment d'une activité professionnelle que j'aurais pu étendre, d'une vie familiale dont j'aurais pu jouir plus exclusivement, de loisirs plus nombreux et variés, j'ai consacré une partie importante de mes forces, de mon temps, de mes moyens, à mon peuple dont je connaissais et ressentais l'extrême solitude, à ce peuple toujours en butte à tant de difficultés, à tant de dangers, à tant d'attaques, à mon peuple si seul. Et tout naturellement d'Auschwitz, à travers ces diverses activités, ma route m'a menée vers mon Pays : Israël.

*

Oui... je me souviens de ce sentiment de solitude qui a persiste après Auschwitz. Lorsqu'à mon retour, j'ai appris que le monde avait su et n'avait rien fait, j'ai eu la confirmation aveuglante et traumatisante de notre infinie solitude. Et ce sentiment n'a fait que croître au cours des années. La tragédie des D.P., déportés survivants après la guerre, végétant dans les camps après leur libération, ne sachant ou aller et dont personne ne voulait, ballottés sur l'Exodus ou sur d'autres rafiots à travers les mers, reste vivante à mon esprit; elle est hautement symptomatique. Ainsi, après Auschwitz, après tant de millions de morts dont au moins quelques centaines de milliers auraient pu être sauvés, alors que bien haut on clamait et on célébrait la fin du fascisme, du racisme et de l'antisémitisme, les Etats, champions du Droit et de la Liberté, fermaient à nouveau leurs portes à ces quelques rescapés. La preuve était faite, à nouveau, que personne ne voulait d'eux et qu'on leur refusait même le havre de sécurité dont ils rêvaient. En 1945 comme en 1939, les portes de la Palestine leur étaient fermées... comme si rien ne s'était passé.

Ce sentiment de solitude ne s'est pas démenti, malgré la création de l'Etat d'Israël, malgré l'enthousiasme et la sympathie que tant d'hommes, de femmes et de jeunes à travers le monde lui ont témoignés au cours des années. A toutes les heures cruciales, a tous les moments décisifs, Israël, au sein de la communauté mondiale, Israël, juif des nations, s'est trouvé seul.

Il arrive un moment où la moindre goutte fait déborder la coupe pleine. La guerre des six jours, avec son préambule de plusieurs semaines d'extrême tension et le renversement de la politique française à l'égard d'Israël, furent ces ultimes gouttes. Le déclic s'était déclenché en réalité et en profondeur lors de mon premier voyage en Israël en 1963. Jamais, depuis la guerre, je n'avais aussi intensément pensé à ma déportation qu'au cours de ce voyage. Une idée me hantait sans cesse: si mes anciens tortionnaires voyaient cela, une jeunesse pleine de vie et d'enthousiasme, des réalisations surprenantes dans tous les domaines, un peuple libre, fier, confiant en l'avenir, qui reconstruit son pays.

Je me souviens d'un jeune kapo, particulièrement brutal et cynique, nous disant : "juifs, l'avenir est sombre pour vous". Et, du geste de l'a main, il imitait la fumée qui s'élève, celle des fours crématoires ! La solution finale: oui, elle a bien failli réussir, elle a même parfaitement réussi, partiellement. Mais la résurrection d'un Etat juif, après 2000 ans, précisément au moment le plus dramatique de notre histoire, au creux de la vague, alors que notre peuple se trouvait amputé d'un tiers de ses enfants, alors que les principaux centres de la culture et de la foi juives étaient anéantis, quelle leçon, quelle espérance !

C'en était fini de cette solitude qui pesait individuellement sur chaque juif ; aucun juif ne pouvait plus se sentir isolé, seul, à la merci du caprice des peuples. Un autre Auschwitz ne pouvait plus être pensable, réalisable en catimini, dans le silence et avec la complicité du monde. Il y avait désormais un coin de la terre où nous étions chez nous, où chaque juif pouvait venir vivre, vivre une vie d'homme libre à part entière. Et ce coin de terre n'était pas artificiellement nôtre ; il suffisait de gratter le sol pour y découvrir les vestiges authentiques de notre histoire.

Ce n'est pas ici qu'il convient de dire tout ce que représente Israël pour chaque juif et aussi pour toute conscience humaine. Mais pour un ancien déporté, il y a plus, à condition qu'il se souvienne.

Libéré par l'armée soviétique, je suis revenu en France sur un croiseur britannique, d'Odessa à Marseille, le 10 mai 1945.

Le 10 mai 1975, trente ans après, jour pour jour, j'ai retraversé la Méditerranée, de Venise à Haïfa, pour m'installer définitivement en Israël : la boucle était bouclée.

À MES CAMARADES

OUl... je me souviens de tant de camarades qui ont péri là-bas, parfois d'une façon spectaculaire, pendus au bout de la potence qui se dressait dans le ciel bas et lourd de l'hiver polonais, ou encore battus a mort devant l'ensemble des déportés, figés sur la place d'appel, sur cinq rangs, les premiers a genoux pour que tous puissent suivre le “spectacle.” Mais le plus souvent ils ont connu une mort anonyme, banale. Morts d'épuisement, de maladie ou tout simplement sélectionnés au cours d'une des inspections régulières. Et pourtant, combien de souffrances, combien de courage, que dis-je, quelle somme d'héroïsme accompagnaient ces morts anonymes !

Je me souviens de ces camarades qui, pendant des mois, ont tout supporté, ont tout enduré, et qui, subitement, ont flanché et ont disparu en quelques jours. Je me souviens de l'arrivée des déportés de Hollande, pleins d'optimisme et de courage, méticuleux, coupant leur pain en fines lamelles pour qu'il dure longtemps et qui ont si mal résisté a la faim et aux durs travaux. Je me souviens de l'arrivée des déportés hongrois, resplendissants de santé, de grands gaillards robustes qui, en quelques semaines, se sont métamorphosés en “musulmans”, terme consacre pour designer les êtres squelettiques mûrs pour la chambre a gaz. Je me souviens de mes compagnons de voyage, dans les wagons à bestiaux de Drancy à Auschwitz, dont la plupart ont été gazés à l'arrivée. Parmi eux, ces deux jeunes femmes qui certainement auraient survécu, du moins a la première sélection, si elles n'étaient pas descendues du wagon en donnant la main a deux enfants en bas âge qu'elles avaient “adoptés” a Drancy parce qu'ils avaient été ramassés seuls, sans leur famille.

Je me souviens de ces camarades pleins de vie, d'optimisme et de confiance, qui faisaient des projets d'avenir. et des menus succulents alors que nous étions en quarantaine, fraîchement arrivés a Auschwitz, en attendant une affectation; ils n'ont pas survécu.

Témoin oculaire je dépose ici, a la barre du Tribunal de l'Histoire, de la façon la plus formelle, avec une totale franchise avec force, en âme et conscience que c'est avec courage et avec dignité qu'ils sont morts.

Que leur souvenir soit béni.

Que leur souvenir soit béni


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