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La tentative de suicide de Julie

Une nouvelle de Laurence Mackert

À quinze ans, Julie s'était sentie si seule, si lourde de néant, si misérable, qu'elle tenta de se suicider.
Un jour aigre et gris elle se rendit à la cave, accrocha une corde à l'une des poutres de soutènement et noua l'extrémité autour de son cou ; elle monta sur un tabouret et, d'un coup de pied amer, rejeta le siège. Une morsure incohérente lui rompit la gorge. Cela dura une interminable seconde, puis elle tomba brutalement : la poutre délabrée et corrodée par l'humidité et les vers venait de céder en s'abattant sur son épaule. C'était manqué.
Elle cracha, suffoqua, le souffle coincé et l'épaule douloureuse. La force de la rancoeur inconnue, virulente, obscure, qui l'avait chavirée et escortée jusque dans sa chute, se dissolvait peu à peu. À peine consciente, sa pensée louvoyait entre ce qu'elle venait de vivre, cette impasse d'où il lui faudra revenir sur ses pas, et des détails insignifiants de la réalité.
Elle demeura un long moment étendue sur le sol glacé et humide de la cave, sans bouger, le souffle court, les yeux ouverts, fixes et trop vivants. À ras du sol cimenté, un îlot de boue crasseuse prit pour elle la forme d'un visage défunt. Elle pensa que c'était là son reflet, et que, malgré tout, elle venait de mourir un peu.
Le faciès qu'elle décryptait se transformait sans cesse, diabolique, risible, pathétique. Ses sens affûtés repérèrent des indices qui la reliaient au monde animé. Elle captait des sons : le "plop" insistant d'une robinetterie éclopée, le vrombissement tressautant de la chaudière du chauffage central, les cris des enfants qui sortaient de l'école située à quelques dizaines de mètres de là, le crissement des pneus des voitures, la sonnerie lointaine d'un téléphone auquel personne ne répondait. Ses sens olfactifs, aussi, étaient en éveil : les odeurs de linge propre, de vapeur et de repassage qui provenaient de la teinturerie voisine, le fumet d'un pot-au-feu de l'un des appartements du rez-de-chaussée...
Grelottante, l'épaule meurtrie, la gorge broyée et le coeur noyé, elle rangea ses cauchemars et rentra chez elle. Il n'y avait personne. Lorsqu'elle se regarda dans un miroir, elle vit les marques mauves-sang de la corde gravées sur son cou.
C'était l'hiver : elle portera des cols roulés.

Vos commentaires :
Quel texte magnifique. J'avais déjà beaucoup aimé la première nouvelle de Laurence Mackert que vous aviez publiée, La mort de mamie Line. Je trouve dans ses textes une force incroyable. J'aimerais savoir si elle a publié des livres. J'attends avec impatience d'autres parutions.
Ecrit par : Bruno Petitgermain | vendredi, 10 novembre 2006

C'est un texte sordide qui donne froid dans le dos parcequ'il est magistralement écrit. J'ai vu un film, il manque le début. On arrive directement à la fin et j'ai envie de connaître le début et pas de le supposer...2
Ecrit par : Eveline Weil | vendredi, 10 novembre 2006

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