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La mort de Mamie Line

Une nouvelle de Laurence Mackert


Elles partirent ensemble, la mère et la fille. Elles firent le voyage en train. Dès la sortie de la gare, Florence, la mère, décida de prendre un taxi et de se rendre de suite à l'hôpital.
Chacune tenant sa valise, elles pénétrèrent dans une chambre morne où flottaient des relents de pharmacie. L'oncle Gérard, le frère aîné de Florence, était prostré dans un coin de la pièce. Il les vit, se leva difficilement, les embrassa et se rassit sans dire un mot. Il n'y avait rien à dire. Le lourd silence était à peine éraflé par les battements du moniteur de contrôle. Mamie Line reposait sans presque bouger, sa bouche ouverte laissant échapper des borborygmes rauques et haletants. Seuls, un frémissement des narines, un tremblotement convulsif des mâchoires et, de temps en temps, un spasme de l'une de ses mains, signalaient que des ruines de vie subsistaient encore. Le drap qui la recouvrait épousait étroitement son corps décharné et semblait déjà être un linceul.
Florence esquissa d'abord un mouvement de recul, puis s'avança vers sa mère. Elle fondit en larmes, posa son bagage et, après une longue hésitation, prit la main osseuse et la tint dans la sienne, horrifiée par cette maigreur qui résultait de longs mois de maladie impitoyable. Mamie Line ouvrit péniblement les yeux, essaya de parler, bredouilla quelques mots incohérents et referma les yeux, épuisée.
- C'est moi, Maman, je suis là... dit Florence.
Malgré son habitude de soigner les vieilles personnes malades, elle ne parvenait à maîtriser la terreur qui lui décollait le coeur. Elle se contentait de pleurer et de tenir cette main squelettique et inerte. Sa mère ne la reconnaissait pas. Ce n'est qu'après un long moment de désarroi que Florence retrouva ses réflexes d'infirmière ; elle prit une mince palette de bois, recouvrit l'une des extrémités de gaze qu'elle humecta un peu, et nettoya les croûtes sur les lèvres desséchées de la mourante. Puis, les gestes rodés à nouveau, elle retrouva son assurance, vérifia le goutte à goutte et lut les fiches médicales.

Seulement alors, elle découvrit que sa fille était restée sans bouger dans l'entrée de la chambre, la valise encore à bout de bras, raide, une expression d'absence dense sur la figure. Cela l'effraya presque autant que l'agonie de sa mère. Elle l'appela doucement :
- Kim..., Kim...
Kim n'entendait rien, loin dans un monde sans portes. Florence s'approcha d'elle, lui ôta sa valise, essaya de la faire asseoir mais les muscles contractés de la jeune fille l'en empêchèrent. Florence prit une grande inspiration et gifla sa fille ; joue droite, joue gauche, les doigts claquèrent... Kim eut l'air étonnée et sortit de sa torpeur. Ce qui l'étonna plus encore, fut le geste qu'eût sa mère, de la prendre dans ses bras et de la serrer contre elle... La gifle avait désenvoûté la mère aussi bien que la fille.
Très vite cependant, leurs habitudes regagnèrent leur place dans cette extravagante mosaïque de sentiments. Florence reconquit son dédain et sa froideur, et Kim son mutisme et sa physionomie étriquée. Elles restèrent jusqu'au soir auprès de Mamie Line.
L'oncle Gérard était parti depuis longtemps, il n'avait pas prononcé plus de trois phrases. Le médecin du service les informa que c'était une question de un ou deux jours, peut-être moins, probablement pas davantage. Florence prit les clés de l'appartement de sa mère, et elles s'y rendirent.
Il y régnait une fétide odeur de renfermé et de malpropre.
- Elle était si malade... soupira Florence en ouvrant les fenêtres.
Elles s'installèrent comme elles purent, dormirent aussi mal l'une que l'autre, et partirent tôt le lendemain matin pour l'hôpital.
"Elle ne passera pas la journée", avertit le médecin dès qu'il les vit arriver. L'oncle Gérard était là, accompagné cette fois de sa femme et de son fils aîné, un cousin que Kim ne connaissait même pas. Il lui jetait des regards en coin, intrigué et perplexe. Il resta peu de temps et partit en embrassant mollement du coin des lèvres sa tante et sa cousine.
Florence refit des gestes de la veille, s'assit au chevet de sa mère mourante, et prit sa main dans la sienne. Kim s'assit de l'autre côté du lit et faillit faire de même ; elle voulut saisir l'autre main, mais le courage lui manquait : cette main qui barrait d'un côté le corps prisonnier du drap, cette main vide, si vide, l'angoissait trop. Kim observa le visage de sa grand-mère, y décela des expressions jamais vues encore. Les traits s'étaient lissés, des ombres de fraîcheur incongrue frôlaient les rides au-delà de la souffrance, une douceur qu'elle ne se souvenait pas lui avoir connue apaisait les traits. Cette douceur la fascinait. D'où venait-elle ? Étaient-ce les prémices de la mort qui, en prélevant l'âme, prodiguaient au corps cette sérénité?

La matinée s'achevait ; Florence, sensible au moindre changement, capta le creusement des joues, le souffle fin comme un duvet qui soulevait la poitrine irrégulièrement, avec peine, puis, un soupir plus long, c'était fini.
- C'est fini, dit Florence en versant des larmes silencieuses.
Un peu plus tard, Florence et sa fille sortirent de l'hôpital d'un pas grave, hésitant, heurtant la vie impersonnelle des passants dans la rue.
Il faisait beau, c'était une journée tiède et claire de printemps. Le soleil gai contrastait durement avec ce qu'elles venaient de vivre. Florence tremblait, son front était couvert de sueur, elle avait un regard d'hallucinée.
Les pensées décousues, elle prit soudain le bras de Kim. "Viens !" dit-elle et elle l'entraîna à travers des ruelles bruyantes. Elles marchèrent à petits pas hachés, arrivèrent sur une place de toutes les couleurs, à la musique forte : c'était la foire.
"Viens donc !" répéta-t-elle et elles se frayèrent un chemin entre des badauds rieurs. Elles s'arrêtèrent au centre des stands et s'assirent là, sur un banc...
Kim était saoule de ce cyclone d'émotions qui avait tordu cette journée. La mort, la vie, les larmes et les rires avaient été projetés dans un mixeur, broyés en purée, et des confettis indistincts, troubles et ternes tournoyaient autour d'elle.
Elle gardera le souvenir de la mort de Mamie Line comme d'une fête folle et douloureuse, un carnaval étrange où l'empreinte du visage de la défunte coulée de quiétude tournoiera dans un carrousel vertigineux.

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