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Dessine-moi une mezouza

Viviane Scemama-Lesselbaum

"J'ai travaillé plus d'une semaine sur le texte: on peut dire jour et nuit. Entre les copier-coller, les coquilles, les répétitions, les phrases qui n'ajoutent rien sinon qu'alourdir les textes, sans insister sur "les ponctuations" je pense que je ne reviendrai plus sur le texte.
Je voudrais passer à autre chose, mais je ne laisserai pas en plan cette nouvelle qui me tient à coeur. 95% de ces personnages ont existé en ce qui me concerne." (Viviane Scemama-Lesselbaum)


le soir tombe sur le camp. Yankel a promis. Exceptionnellement, ce soir là, ses compagnons luttent contre le sommeil, scrutent l'entrée du baraquement 4 dans l'attente du dénicheur de papier pelure à peine maculé, qu'il récupère dans la corbeille qui est déposée, tous les soirs, à l'entrée du bureau du commandant.
À la lueur d'une lumière blafarde, une silhouette, de plus en plus précise, se dessine et dirige ses pas qui la mènent au dortoir. Il enjambe deux ou trois dormeurs et se jette sur son matelas. Des chuchotements l'interpellent de toute part. Une voix, au dessus de sa paillasse, domine le brouhaha :
- Le voilà, à qui le tour?
Yankel fait signe de se taire. Quelques minutes plus tard, au bout du couloir la minuterie, inaccessible aux déportés, s'éteint.
- Yankel, c'est mon tour !
Il fait la sourde oreille. Malgré l'inconfort, il laisse pendre ses jambes, donne un coup d'oeil à droite, à gauche, soulève son matelas et vérifie son matériel. Il en fait l'inventaire: un crayon « bi-color », une gomme faite de mie de pain rassis, une mine de plomb taillée aux deux bouts et le vieux taille-crayon en bois qu'il a chapardé aux Beaux-arts. Le compte y est, rien n'a été déplacé.
Il plie soigneusement la manne journalière de papier pelure et range le tout dans la vieille sacoche de cuir gravé à son prénom et qu'à l'occasion, sa grand-mère lui a offert lorsqu'elle apprit son admission à l'Académie des Beaux-arts de Varsovie.
- Allume, Yankel, je suis là !
Au dessus de Yankel, un jeune homme sans âge tousse à fendre l'âme ; les jambes pendantes il bat la mesure, sans discontinuer sur les fragiles planches de bois qui supportent les matelas de crin.
- C'est mon tour Yankel ! Tu me l'as promis.
Yankel lève les yeux, saisit un pied glacé et lui murmure :
- Moïshelé, je ne peux rien faire pour toi, ce soir ; je n'ai plus d'allumettes ni de bougie. On verra demain matin dans la cour, à la promenade, je te le promets.
Le chétif garçon est pris soudain d'un tremblement. Yankel lui saisit les mains, les caresse quelques instants. Moïschelé semble apaisé, les tremblements cessent. Yankel lui recommande de se recoucher, sans faire de bruit.

Sept heures du matin, l'appel se fait dans un espace pas plus grand qu'une cour de récréation de maternelle et où tournent en rond une centaine de déportés avec pour unique vêtements un pyjama de grosse toile rêche à rayures verticales, foyer idéal pour les poux de corps et sur leurs têtes rasées est posée une calotte grossièrement assortie.
Un froid sibérien qui ne connait pas de printemps accompagne ces rondes infernales et lancinants appels, avant d'entreprendre l'épuisante marche dans la forêt qui les mène aux ateliers.

- Yankelé, tu m'as promis pour aujourd'hui» !
Yankel lui prend les mains, le rassure et lui fait la promesse de le retrouver, avant l'appel, sur l'unique banc de pierre. Moïshelé retire ses mains et rattrape Yankel par le bras :
- Où est passé mon accordéon ? Pas de réponse.
Rêveur, absent, Moïshelé plonge dans son petit univers, les yeux levés au ciel, il esquisse un large sourire. Il se revoit jouant dans les mariages auxquels il est invité dans son misérable village, se contentant, pour tout salaire, des restes du maigre festin.
Yankel l'invite à s'asseoir. Une trentaine de compagnons cessent leur promenade pour se regrouper autour d'eux.
Moïschelé dirige son visage vers l'artiste, et comme pour le remercier, par avance, l'attire vers lui et fredonne en yiddish, à voix basse, à peine murmurée, une berceuse. Au bord des larmes, il réclame à nouveau son accordéon ; il tambourine de façon désordonnée sur le genou de Yankel.
– Moïshelé, où es tu ? On le retrouvera ton accordéon. Reviens vers nous !


Un soir, après vingt-deux heures, une musique et des battements de mains à l'unisson, parviennent.aux oreilles de Moïshelé. Il ne peut se tromper, il reconnait « La marche de Radetzky » de Johann Strauss, maintes fois entendue, en compagnie de son oncle Godel grand mélomane devant l'Eternel à l'Opéra de Hambourg à l'occasion des fêtes de fin d'année,
Après l'extinction des lumières, il soulève une partie de son matelas qui fait office d'oreiller et en retire son accordéon. En tâtonnant il accède à l'échelle de bois, descend les quelques marches et se promet d'atteindre le mess des officiers d'où provient cette musique. Il pense à noter le numéro de baraquement faiblement éclairé. À cet effet, il sort de la veste du pyjama son unique trésor : un bout de crayon dont il humecte, avec sa langue, la pointe qui prend une couleur violette et accole le chiffre 4 à son tatouage de déporté.
Afin d'éviter les miradors, il se comporte comme un lézard, fait glisser le long des parois rugueuses, ses mains envahies par l'eczéma.
Arrivé au niveau des fenêtres fortement éclairées, il ajuste la lanière de cuir de son accordéon supportée par l'une des épaules et se dirige vers l'entrée ; ces notes saccadées assaisonnées de quelques accents romantiques se font de plu en plus précises.
Il salue gauchement le soldat en faction. Le garde reconnait l'instrument et finit par accepter les raisons de la présence dans ce lieu de Moïshelé qui, natif de Hambourg, s'exprima dans un allemand parfait. Il lui ouvrit grandes les portes.
Avançant à pas lents, il salue le public sans toutefois ôter sa coiffe. Quelques officiers et leurs épouses se donnent du coude en riant sous cape.
Le chef d'orchestre se retourne et signifie à l'orchestre de s'interrompre de jouer. Décontenancé, ne sachant que faire, il dirige son regard vers le commandant du baraquement 4 qui, assis au premier rang, lui fait un signe d'acquiescement. Message reçu, le Maître de musique se dirige vers Moïshelé et lui intime de jouer quelques airs.
Les doigts eczémateux, gourds, perclus par le froid n'empêchent pas Moïshelé le simple de prendre une respiration, de caresser le soufflet de son accordéon, d'effleurer l'une après l'autre les touches des claviers. Il prend le temps de lever les yeux, les ferment, les rouvrent et remercie D.ieu de lui avoir mis la musique dans les doigts.
Il ajuste à nouveau la lanière fixée sur son épaule et devant ce silence assourdissant, il débute une mélodie juive que seul son accordéon, complice, lui rend. Le Chef d'orchestre, furieux, humilié, les yeux injectés de sang, emplis de haine, pointe sa baguette, faite de métal, en direction de l'accordéon et perce, de part en part, le cuir du soufflet. Le soldat en faction n'est pas en reste : il dirige sa baïonnette sur la sangle, l'utilise comme une lame, la taillade ce qui fait basculer l'accordéon. Le chef d'orchestre, perdant toute retenue, lui crache au visage et lui ordonne, avec rudesse, de ramasser l'accordéon ; le soufflet ne répond plus.

L'unique lanière qui enserre le poignet gauche lui glisse des mains. Sans force, Moïshelé perd l'équilibre, ventre à terre, il tente de récupérer son unique compagnon, en vain. Un officier de haut rang se lève et projette d'un coup de botte bien ajusté l'accordéon à l'entrée du mess, ce qui provoque une explosion de rires.
Au contact du sol, le registre des graves et des aigus des claviers s'entremêlent et atteignent les oreilles de Moïshelé à qui ils offrent la plus tragique des lamentations
Il se met à sangloter sans retenue, mains jointes contre terre, la calotte disparue. Le chef d'orchestre, à l'aide de coups de bottes bien placés, déplace, en le roulant, son corps inerte ; le garde le relève, pointe la baïonnette sur son dos, le dirige vers la sortie accompagné de cette phrase :
- Ce n'est rien qu'un petit divertissement, il sera réparé ton accordéon ; tu le retrouveras à ta sortie.


Redevenu serein, Moïshelé prend une pose qui semble correcte. Yankel met en place l'ébauche ; les contours exprimés, il définit la place des yeux, du nez et de cette bouche entr'ouverte, si particulière. Il pose enfin, délicatement, la feuille sur le grain de la pierre et achève le rendu par quelques hachures saisissantes.
Moïshelé arrache le dessin des mains de Yankel et le porte haut comme un trophée. Sifflets d'admiration. Le reste du baraquement qui n'a pas eu cet honneur se met, avec un certain sérieux, verbalement, sur une liste d'attente.
- Yankel, suffit, arrête, range tout çà ! Le commandant vient dans notre direction.
Têtu, il reprend le dessin des mains de Moïshelé et complète le regard par deux touches de mie de pain posées sur les pupilles, ce qui donne plus d'intensité, plus de vie ; il plie le dessin en quatre et le glisse délicatement à l'intérieur de sa bottine racornie.
- Qu'est-ce que tu caches ? Montre !
Yankel obtempère. Le responsable de leur baraquement s'attarde sur le portrait, lève la tête, fait un regard circulaire sur les déportés et finalement s'attarde sur Moïshelé. Il défroisse le papier, lisse la feuille et la lui tend ; Moïshelé esquisse un sourire ; muni de son trésor il rejoint d'un pas léger la promenade.
La peur au ventre, Yankel ramasse sa mine de plomb, son crayon et sa précieuse mie de pain ; il empaquette le tout dans du papier bulle et maintient l'ensemble, serré, entre ses doigts.
- Tu vas me suivre.
- Que vais-je devenir, que s'est-il passé? Il ne dit rien.
Ils longent quelques baraquements, descendent une dizaine de marches qui donnent accès à un court tunnel, faiblement éclairé. Yankel, tremble de froid et se sent défaillir ; il appuie son dos contre une poutre de soutènement et se laisse glisser jusqu'à terre. Le commandant le prend par le bras, le soulève et parviennent tous deux, prudemment, vers la lumière.
Que fait-il en compagnie de ce nazi et dans ce paysage qui semble mener à nulle part ? Perplexe, Yankel a tout le temps pour penser' à ses compagnons de misère, au milieu du silence qui accompagne cette marche douloureuse.
De chaque côté de ce qui s'apparente à des ruelles, des entrepôts à ciel ouvert s'offrent à son regard : paquets éventrés, barquettes de fruits talés, sacs de pommes de terre germées, vêtements trempant dans une eau stagnante et nauséabonde et sous les pas de Yankel, des centaines de lettres non décachetées aux écritures en yiddish, à peine lisibles et, vraisemblablement, destinées aux déportés, et qui ne seront jamais distribuées jonchent les caniveaux, pour disparaître dans les égouts qui se trouvent à proximité.

*

Yankel, s'attarde devant cet amoncellement de colis déjà visités par les bourreaux. Il s'en approche d'un peu plus près. Naïvement, il demande au commandant s'il n'y a pas un colis ou une lettre en souffrance à son nom. Pour toute réponse, ce dernier fait diversion : il lui indique du doigt la direction du lieu où ils doivent se rendre. Ils traversent quelques bureaux et s'arrêtent devant l'avant dernier. Un tour de clé, puis s'y enferment. Un agréable chauffage à bois les accueille. Yankel s'en rapproche, applique pendant quelques minutes ses doigts à moitié gelés. Le commandant lui fait signe de s'asseoir. Le silence qui s'installe lui est insupportable; il ne comprend toujours pas pourquoi se trouve dans ce lieu ou aucun déporté n'aurait sa place. Il n'a qu'un souhait : retrouver ses compagnons de misère.
Une fois ses doigts réchauffés, il se pince les joues pour être sûr qu'il ne rêve pas. Le commandant remonte les stores, ôte sa veste, s'assoit, pose ses deux bras sur son bureau et adresse quelques mots en yiddish à Yankel qui prend soin de ne pas les relever,
- Tu as un fameux coup de crayon ; je vais te montrer une sanguine de jeunesse de Chagall qui représente une femme âgée.
Yankel prend le dessin, le retourne et déchiffre avec quelques difficultés la date et le lieu: 1908, Vitebsk. La signature est à peine lisible.
Le commandant esquisse un sourire.
- On dirait ma belle-mère ...
Il pose ses lunettes à verres fumés sur la table et se tourne vers Yankel l'artiste, Yankelé le Rembrandt du ghetto, Yankel le juif, envié par ses camarades des Beaux-arts à Varsovie. Il eut largement le temps de se douter que son modèle semble loucher.
- Tu me suivras demain à la même heure. Tu auras à ta disposition des crayons à mines dures et tendres, une gomme allemande et du papier à dessin français.
Ils se lèvent et font un bout de chemin ensemble. - Tu me dessineras comme tu le sens, je te fais confiance, après nous aviserons.
Yankel rejoint le baraquement où se tiennent ses compagnons prêts à se rendre aux ateliers.
Sans lui poser de questions, son voisin de lit lui remet un morceau de pain sec frotté à l'ail. Après l'appel, ils se mettent en route pour l'atelier de réparations d'hélices d'avions.
Dans la nuit Yankel est préoccupé parce qu'il avait vu aux entrepôts et notamment les lettres, des lettres qui ne seront jamais ouvertes, ni lues.
Il ne trouve pas le sommeil; des odeurs de tchoulent, de gefeltefisch, ou de pickel fleish agacent ses narines et son palais ; des voix de chantres, des berceuses, des éclats de rire, des noms, des sobriquets aux consonances affectives traversent son esprit, l'interpellent, défilent, devant ses yeux grands ouverts ; d'autres images : le ghetto de Varsovie, les « petites Jérusalem », la calligraphie hébraïque, les habits de Shabbat ; ces odeurs, ces voix, ces images s'essoufflent et disparaissent dans un sommeil douloureux. La tragédie est à son début.

L'heure biologique fonctionne à merveille. Il sursaute, fait un bond, enjambe ses voisins, parvient à l'échelle fixée aux châlits ; bottines éculées aux pieds il descend les quelques marches pour se poster à l'entrée du baraquement.
De loin, le commandant lui fait signe de le rejoindre. Sur le chemin qui les mène à son bureau Yankel souhaite lui poser quelques questions sur cet entrepôt à ciel ouvert. Malheureusement, la peur au ventre, la seule phrase qui occupe son esprit et le tourmente est : après nous aviserons.
Il n'attend rien de ces bourreaux, il ne veut pas prendre plus de risques. Le chef de baraquement lui donne quelques tapes sur l'épaule qui le font sursauter au milieu d'un demi-sommeil et de pensées confuses. Le cliquetis d'un trousseau de clés achève de le réveiller.
- Nous sommes arrivés, entre !
Ils prennent place dans le local surchauffé ; sur le bureau sont disposés un « thermos », deux bols et une assiette de tranches de gâteaux. Le « Commandant» comme avait coutume de l'appeler les déportés, invite Yankel à prendre une tasse de thé tout en dirigeant l'assiette vers lui.
- Puis-je avoir à la place de cette tranche de strudel une bonne tranche de pain frais? Ma dernière gomme de mie de pain est maintenant aussi dure et moisie que la tranche de pain noir qui accompagne la soupe aux pieds de porc que vous nous servez le soir !
Le commandant sourcille quelques secondes, se lève, se dirige vers le garde-manger mis à sa disposition et en sort un petit pain doré, torsadé. Plein de nostalgie, Yankel s'en saisit mais hésite quelques instants à n'en extraire que la mie qui lui servira de gomme. Cette « 'halla », dorée à point, lui rappelle le pain sucré de Shabbat. Il plonge les doigts pour en extraire la mie et enfouit le reste dans sa poche ; il se saisit du bol et boit avec avidité le thé bouillant. Faisant fi de retenue qu'il pense s'imposer, il s'empare du « thermos »et se verse une deuxième tasse de thé.

- Le carnet de croquis « Canson-Montgolfier » vient de France, la gomme « Staedtler » est cent pour cent de chez nous et la boite de crayons de couleurs Caran d'Ache est un produit suisse cadeau fait à ma fille Hannelore par Albert Speer. Tu trouveras ton compte je pense.
- Qui est Albert Speer ?
- Un grand architecte ; il partage avec le Führer son goût pour l'art.
Lunettes fumées ôtées, Yankel lui fait signe de poser les bras sur le bureau sans trop savoir quelle pose lui faire prendre, puis se saisit de la lampe de bureau pour l'installer à sa convenance.
- Tournez-vous vers moi et fixez la pointe de mon crayon ; quand je le poserai sur la table vous ne bougerez plus. Yankel, embarrassé, découvre qu'il est affecté d'un important strabisme divergent.
En bon élève discipliné, il conserve une attitude de trois-quarts qui semble convenir au magicien de l'art qui se promet de donner, pour finir, une même direction au regard.
-Vous sourirez légèrement lorsque je vous le demanderai.
C'est moi qui mène la danse pense t-il, c'est moi le Maître. Plus un mot! On ne m'interrompt pas. On ne montre pas de signe d'impatience, je prendrais tout mon temps, sinon j'arrête et qu'il me ramène à la baraque !
Après une première ébauche, il pose son crayon sur le bureau, se prend la tête entre les mains comme pour réfléchir. Je pense qu'il est temps de lui remettre l'autre oeil en place. Cela lui fera plaisir, il ne dira rien, pense Yankel dans un demi-sourire.
Il reprend son crayon; d'un geste autoritaire fait relever la tête à son modèle et enfin entreprend le délicat travail des yeux.
Le contour en amande des paupières précisé, il s'applique à la mise en place de l'iris et avec la mie de pain, insiste à donner un point de lumière sur les pupilles, ce qui renforce le regard qui se projette dans la même direction
Quelques hachures bien placées pour marquer les contrastes, décliner quelques rides d'expression, réclame un léger sourire qu'il pose sur des lèvres bien dessinées. Le commandant manifeste quelques signes d'impatience.
- Ne vous crispez pas, détendez-vous, sinon je m'arrête! ».
Quelques traits d'estompe pour donner du relief au visage et voilà le portrait achevé.
Le commandant se place derrière Yankel pour découvrir le travail. Il prend le dessin entre ses mains, s'attarde longuement, croyant avoir à faire à un miroir, esquisse un léger sourire, heureux de découvrir ce regard qu'il n'a jamais connu.

Quelques jours plus tard, avant l'appel du matin il fait revenir Yankel dans son bureau.
- Magnifique le portrait ! Assieds-toi, Yankel était déjà assis.
- J'habite à quelques kilomètres du camp dans une villa réquisitionnée que l'on a mis à ma disposition. Pendant quelques jours, tu passeras une ou deux heures par jour chez nous. - Ai-je le droit de sortir du camp?
- Ne te poses pas de questions. Tu me suivras, la nuit après le dernier appel. Tu garderas ton pyjama, mais tu enlèveras ta calotte que tu glisseras dans ta poche. Je te passerai une longue pelisse de cuir que tu enfileras aux latrines et que tu prendras soin de boutonner de haut en bas afin de ne pas éveiller les soupçons.
- Si c'est pour des travaux? Je ne suis pas doué de mes mains ...
- Idiot! C'est de tes doigts dont j'ai besoin, pas de gros bras. Tu feras les portraits de toute ma famille, après, nous aviserons.

À la suite de ses mérites reconnus, aura-t-il une chance de sauver sa peau, d'intercéder auprès de lui pour ses proches, leur écrire, leur dire de ne pas s'inquiéter. Toutes ces questions le mettent de mauvaise humeur et il préfère garder ces hypothèses pour lui. Ce soir-là il ne trouve pas le sommeil et se mure dans un silence qui inquiète ses compagnons.

Le premier soir comme convenu, vers vingt et une heure, la lumière de veille du couloir s'allume et s'éteint à deux reprises. Le signal est compris. Auprès de ses camarades, Yankel prend prétexte d'un mal de ventre persistant
- Yankel, ne vas pas à l'infirmerie, ils vont t'achever.
Il fait la sourde oreille, glisse discrètement le long de l'échelle et rejoint le responsable du baraquement au bout du couloir.
Ce dernier, sans perdre de temps, pose sur ses frêles épaules la pelisse de cuir noire, l'aide à glisser ses bras décharnés, lui remonte le col de fourrure, lui fait ôter la calotte qu'il glisse dans la poche de son pyjama et enfin prend soin de lui boutonner jusqu'en bas ce lourd vêtement jusqu'à faire disparaître sa tenue de déporté.
Ils longent les murs, traversent des couloirs inaccessibles aux projecteurs des miradors, itinéraire connu du commandant. Sa voiture aux vitres teintées est garée à l'entrée du camp. Avisés de ces sorties nocturnes pour retrouver sa famille, les gardes de nuit font simplement le salut hitlérien, lèvent la barrière et, selon les codes, laissent passer le véhicule, tous feux éteints.

Pendant le trajet qui doit les mener à la villa, il tient à faire quelques recommandations à Yankel pour ce qui concerne son fils.
- Wilfrid, c'est mon fils. Il essaiera de te tenir tête, ne te laisse pas faire. N'accepte aucun écart, il mettra de la mauvaise grâce à poser. Wilfrid aime à se donner en spectacle c'est un exalté, un instable, un irresponsable que j'envoyais en 1940 dans les jeunes corps des jeunesses hitlériennes, il avait à peine huit ans, me soumettant en cela aux discours de Hitler qui rêve d'une « jeunesse intrépide, brutale, cruelle et convaincue de sa supériorité raciale ». Aujourd'hui, il ne pense qu'à une chose: préparer son avenir : devenir animateur dans ces jeunesses hitlériennes. Dans ma situation, puis-je le lui refuser? Toi, ne cèdes en rien, sois droit dans tes bottes, tu n'as rien à perdre.
Ces paroles enregistrées, il lui signifie de ne pas poser de questions. Yankel conclut que le pire était à venir et s'enferme dans un mutisme obstiné
A quelques mètres de la maison, le commandant se met au point mort, pied légèrement appuyé sur le frein ; le véhicule se laisse porter par une légère pente pendant une dizaine de mètres et enfin arrête le moteur.
Avant de pénétrer dans la villa, ils font à pied un tour, puis deux tours du propriétaire, ensuite franchissent les quelques marches qui mènent à la porte d'entrée faiblement éclairée par une lanterne. Le commandant lui cède le passage et referme la porte derrière eux à double tour. Une lumière vive éclaire le vestibule. Le commandant dépose son porte-document sur une console, accroche au porte-manteau sa casquette et sa pelisse. Yankel, quelque peu détendu commence à déboutonner son long manteau de cuir. Une main l'arrête net dans son geste.
- Yankel, qu'est-ce que tu fais? Tu veux faire enrager Wilfrid?
Ils se dirigent vers le salon éclairé par un plafonnier aux facettes de verrerie de Bohème. Un lampadaire surmonté d'un abat-jour de velours bordeaux éclaire une table de jeux marquetée, posée sur trois pieds de bois sculpté et encadrée par trois fauteuils recouverts de housses de lin couleur crème ; un chauffage à charbon au placage de faïence distribue une douce chaleur

Le commandant s'éloigne quelques instants ; ces minutes précieuses permettent à Yankel d'arpenter l'immense salon. . L'un des murs lui laisse deviner que quelques toiles ont pu être décrochées, disparaître et ce, dénoncé par des pitons d'accrochage.
Il découvre entre deux fenêtres un portrait, traité à la sanguine et signé Paul Klee vraisemblablement une oeuvre de jeunesse, une eau-forte toute empreinte de révolte d'Otto Dix tous deux considérés comme artistes dégénérés et qui disparurent des Musées polonais que Yankel fréquentait, avant la fermeture définitive du ghetto. Le Klimt très kitsch sans caractère, trône au dessus de la cheminée mais ne retient pas son attention.
« Le visiteur » s'attarde devant le portrait sur pied d'une jeune femme, fixé au dessus d'un canapé. Il saute à pieds joints sur la banquette, s'en rapproche et déchiffre les lettres entrelacées : Albert Speer 1931 ; sous ce monogramme, rajoutée au crayon gras, se détache une croix gammée. Il a envie de cracher sur la signature, mais se retient. Déboussolé, pris de malaise, il vacille, sa tête rencontre un accoudoir qui le fait s'étaler de tout son long sur le canapé, assommé, il ferme les yeux et perd la notion du temps.


Une voix se fit entendre, les yeux mi-clos, Yankel se prête à son écoute.
« J'avais 20 ans ; en 1931 j'entrais à l'Université à Göttingen. Olaf poursuivait les mêmes études que moi, nous étions très proches. Il se tenait à mes côtés, me réconfortait, jurant qu'il ne m'arrivera rien et qu'Hitler, artiste raté, souvent pris de bouffées délirantes, n'ira pas plus loin.
Un soir il m'invita à rendre visite à sa famille qui attendait un invité surprise.
Mes parents étaient sur leurs gardes. Ils appréciaient peu l'amitié que je portais à Olaf, que je me mettais en danger et par ricochet, eux aussi.
« - Rénata, fais attention à toi, choisis tes fréquentations. »
A cette soirée, il fut surtout question d'art grec, de projets d'architecture qui seront érigés à Nuremberg, Berlin ou Munich. J'appris ce même soir que d'immenses places pourront contenir des centaines de milliers de personnes conquises à la cause national-socialiste. Les commandes furent adressées par Hitler à cet invité surprise dont j'appris le nom : Albert Speer, qui selon ses dires reconnut être moins doué en peinture que l'homme qui le fascine tant : le Führer.
Cependant, au milieu du repas il s'attarda à évoquer les artistes, écrivains, musiciens, scientifiques aux noms à consonance juive : - « ...De tout temps, ils souillent la planète et surtout la mère-patrie et que par conséquent, comme le suggère le Führer, le plus raisonnable serait de s'en débarrasser. »
Je me penchais vers Olaf, qui, en aparté, me chuchota à l'oreille : « - Albert Speer, est inscrit au parti depuis 1931 ; il pense que Hitler est un grand homme mais il lui tient tête. Je pense que l'on pourra compter sur lui ».
Bouleversée par ce que je venais d'entendre, je donnais comme prétexte des douleurs abdominales et demandais à Olaf de me raccompagner avant la fin de la soirée. L'incident de cette soirée que j'avais provoqué ne passa pas inaperçu. Les allusions et les sous-entendus, que me rapportait mon ami, allaient bon train.
Olaf me demanda de présenter des excuses pour éviter le pire. Le pire ne tarda pas à s'inviter. Une semaine plus tard, Olaf reçut un message d'Albert Speer lui demandant d'exaucer un souhait qui lui tient à coeur : peindre le portrait d'une juive.
Mes parents étaient bouleversés. Mon père se suicida en 1933, quelques mois après l'avènement d'Hitler à la chancellerie.
Comprends-moi Yankel, épargne-moi, ne me condamne pas ; tu devines la suite, pour nous sauver du naufrage, j'épousais Olaf en 1932. Wilfrid naquit la même année. » La voix se tut.

Yankel, étourdi, croit avoir perdu la raison. Il vacille sur ses jambes et pesamment il reprend sa place au salon.
Le commandant revient avec une bouilloire emplie d'herbes à l'odeur indéfinissable, trois gobelets et quelques biscuits. Un pas lourd, trainant, se fait entendre. Une vielle dame apparait, élève sa main droite et s'appuie sur le chambranle comme pour se retenir. Yankel se lève pour lui venir en aide, elle lui fait signe de ne pas bouger. Il n'insiste pas et retourne à sa place.
Après cette courte halte, elle se dirige vers la table et s'assoit sans dire un mot.
Le chef de baraquement prie la grand-mère de servir Yankel, puis se dirige vers la sortie ; il décroche son manteau, s'empare de son porte-document, fait un geste de la main comme pour dire au revoir.
– Olaf, tu nous quittes déjà ? s'exclame la grand-mère.
- Je reviens dans une heure et demie, « Boubé » ! Je compte sur toi, surveille Wilfrid. ».

Yankel garde la tête baissée, ouvre sa sacoche de cuir, en sort les feuilles de papier, les crayons, la gomme que lui a remis le commandant dans la voiture. La grand-mère se déplace pour faire une large place à l‘artiste.
Une main enfouie dans sa robe de chambre, l'autre posée sur la table elle fait, discrètement, glisser la sacoche de Yankel vers elle, en caresse le cuir, la retourne et découvre les lettres gravées en yiddish.
- Yankel, c'est un joli prénom, dit-elle. Il lève la tête, dirige son regard sur ce visage aux pommettes saillantes, laissant la place à un sourire tendre, des rides profondes qui laissent deviner les ravages causés par le temps, par la peur.

Un bruit de bottes, familier aux oreilles de Yankel, se fait entendre. Wilfrid traverse le salon d'un pas martial en direction de la fenêtre, rendue opaque par le givre. Il se place devant et à intervalles réguliers avec son doigt dessine des croix gammées soutenues par des étoiles à six branches sans oublier d'y accoler le mot « Jude ». Une fois son oeuvre achevée, se retourne, le bras levé, salue sa grand-mère.
Elle s'avance vers lui, sans un mot, , fait sauter la casquette de parade de son père, lui arrache son foulard de scout, sort les ciseaux de sa boite à ouvrages et découpe un à un les boutons de sa chemise brune. Dans un même élan, elle se dirige vers la fenêtre, tire un chiffon de sa poche et efface les provocations de Wilfrid qui s'affale sur un fauteuil, sans voix.

Il ne reste plus à Yankel qu'une heure pour entreprendre le portrait de Wilfrid.
Comme tout jeune hitlérien, pénétré de l'idéologie nazie, et convaincu de sa supériorité raciale, il se met debout, claque des talons, remet en ordre sa chemise et s'assoit bruyamment sur une chaise, vocifère des menaces et des injures à l'encontre de Yankel qui garde en mémoire les recommandations du commandant.
Il le saisit par les épaules, le fait choir, et le prie de se rasseoir correctement.
Pour Yankel le temps est compté et il ne tient pas à revenir sur le portrait. L'allemand qu'il a peu pratiqué lui revient en force pour tenir tête à ce fanatique.
- Wilfrid, ne bouge plus, sinon je déchire la feuille et il n'y aura pas de prochaine fois.

La grand-mère, silencieuse, se penche à nouveau vers sa boite à ouvrage, en sort un petit livre aux tranches dorées qu'elle pose délicatement sur la table. Ce rituel n'échappe pas au regard discret de l'artiste qui prête l'oreille à des phrases, à peine audibles, murmurées par la grand-mère et couvertes par le martellement des bottes de Wilfrid sur le parquet.
Une fois le calme revenu, elle garde deux doigts sur ses yeux fermés, effleure de ses lèvres la couverture du livre, puis le referme.
Etre fragile, il finit par prendre la pose qui convient à Yankel. La séance se déroule dans le silence, devant le regard attendri de la grand-mère qui pointe un pouce d'admiration en direction de Yankel.
Le crayon déposé sur la table, Wilfrid bondit d'impatience pour « s'admirer ».
Dans un silence glacial qui dure quelques secondes, Wilfrid prend la parole et vocifère contre Yankel :
- C'est quoi ce gribouillis, ce n'est pas moi, tu as oublié l'essentiel : la croix gammée que j'ai autour du cou, tu ne l'as vois pas?
- Bien sur que si, rétorqua Yankel, mais je ne veux pas me souiller les doigts.
Wilfrid l'interrompt :
- Tu ne peux pas me faire çà, c'est comme m'arracher à mon serment ; servir notre Führer, lui consacrer toute mon énergie, toute ma vie pour lui, tu n'en as pas le droit !
- De quel droit parles-tu ? Le seul droit que je connaisse c'est de te résister.
Il déboutonne sa pelisse, sort de sa poche la calotte de déporté la pose avec application sur sa tête, fait signe à la grand-mère de lui remettre ses ciseaux. D'un geste vif il découd son étoile jaune et la plaque sur la poitrine de Wilfrid. Pris de panique, le garçon remonte dans sa chambre en emportant le dessin.
La grand-mère bouleversée, par ce qu'elle vient d'entendre et voir, range son livre, sourit à Yankel et le prie de se rapprocher ; elle ramasse l'étoile, la lui remet avec une aiguille et du fil à coudre, puis quitte le salon.

Un bruit de moteur se fait entendre. Yankel range sa calotte, l'étoile jaune et le nécessaire de couture dans sa veste de pyjama, reboutonne sa pelisse et remonte le col de fourrure.
La porte d'entrée grince, le commandant souriant avance vers Yankel, lui fait signe de le suivre, lui ouvre la porte arrière de la voiture, s'allonge, comme convenu, de tout son long sur la banquette arrière.
- Alors çà c'est bien passé ?» Olaf poursuit :
- Alors, à dimanche. Ce sera au tour de Hannelore, après nous aviserons.
Que veut dire Olaf ? Qu'a-t-il derrière la tête. Aviser qui, aviser quoi ? Je ne comprends rien à cette phrase, où veut-il en venir ?

Dimanche soir. Yankel se poste à l'entrée du baraquement. Toutes lumières éteintes, le commandant lui remet la pelisse et sortent du camp sans inquiétude.

- Nous voici arrivés.
Yankel descend en premier, franchit les trois marches qui mènent à la porte d'entrée déjà éclairée.
– Je dois retourner tout de suite au camp pour une réunion urgente, je reviendrai te chercher à la même heure, peut-être serais-je un peu en retard. J'aurai à te parler, le moment venu.
Prends bien soin d'Hannelore, elle le mérite.
Un tour de clés ; son questionnement s'arrête net. Une silhouette se profile à travers les carreaux teintés de la porte d'entrée qui s'ouvre en grand pour l'accueillir. Dans l'encadrement se tient une grand-mère souriante ; elle lui fait signe d'entrer, referme la porte à double tour et l'invite à s'asseoir. Avant d'étaler son matériel, elle lui demande d'ouvrir sa sacoche et lui glisse un paquet enveloppé dans un chiffon ; Une odeur de Shabbat s'exprime à travers le paquet.
- Attends Yankelé, j'oubliais les bougies et les allumettes...
- C'est pour... » Elle lui fait signe de se taire.

- Où est la demoiselle ?
La grand-mère lui demande de patienter encore quelques minutes. Entretemps, il aligne sur la table les crayons de couleur Caran d'Ache, taille les mines de plomb Conté, découpe un morceau de gomme Staedtler et enfin sort quelques feuilles de papier filigranées Canson-Montgolfier.
- Tu pourras dessiner tranquillement aujourd'hui, Wilfrid est parti en formation dans un camp de jeunesse pour une semaine.
La grand-mère se lève, sort du salon et réapparait avec une jeune fille de petite taille, à la démarche hésitante agrippée au bras de sa grand-mère.
En observateur avisé, il prend note que Hannelore porte des lunettes à verres épais posées sur un nez retroussé, des lèvres aux contours indéfinissables. « Boubé » la fait asseoir, défroisse les volants du bas de sa robe, lui applique de la brillantine sur sa blonde chevelure forme deux tresses qu'elle ramène au sommet de la tête fixées par un peigne en écaille, ce qui met en relief de larges oreilles décollées ; pour finir elle lui poudre délicatement les joues.
Hannelore l'embrasse ; la grand-mère satisfaite s'arrache à son à son étreinte et la conduit vers Yankel.
Il lui demande son prénom. Elle ne répond pas. Elle réclame une feuille de dessin et s'empare du crayon « bi-color » ; de ses petites mains potelées, elle remplit la feuille de gribouillages tout en laissant deviner, rendu lisible, son prénom au bas de la feuille.
Yankel fait ôter ses lunettes par la grand-mère, rapproche le lampadaire de son visage, lui fait prendre la pose de trois-quarts, ce qui, grâce aux effets d'ombres et de lumière, la rende sublime.
Hannelore, ne tient pas en place ; à plusieurs reprises, elle essaie de se lever pour voir le dessin.
À chaque tentative, Yankel prend sa grosse voix et, craintive, elle reprend la pose initiale.
- Ce sera mon chef-d'oeuvre, se dit-il, la gorge serrée.

À Varsovie, aux Beaux-arts, il était tenu à copier les oeuvres ou reproductions des grands Maîtres. Il refusa cependant, obstinément, l'une d'elles : recopier le fameux tableau de Vélasquez : « Les ménines » où étaient représentés, au premier plan, des nains, cette oeuvre lui manifestait un profond dégoût.
Il gomme et reprend l'esquisse à plusieurs reprises, refusant de tomber dans le piège de la réplique.
L'image qui lui fait face le bouleverse. De qui veut-il le plus se rapprocher ? Projette un regard lointain, se met à réfléchir au devenir de cette enfant ou adolescente « sans âge ».
Des images défilent devant ses yeux. Se peut-il qu'elle soit la petite fille de « La ronde de nuit », ou bien « Suzanne et les vieillards » posant, en charmante adolescente ou plus encore, « La fiancée juive » qu'elle sera, sans doute, plus tard dans l'oeuvre de Rembrandt.
Le dessin achevé, il fait signe à Hannelore de se lever. Elle se place derrière lui, manifeste sa joie avec une voix enfantine. Elle prend le dessin entre les mains, le considère comme un miroir, le montre à la grand-mère qui ne peut retenir ses larmes, lui caresse les joues encore humides, la fait se lever, et invite « Boubé » à danser, de joie à lui fredonner une berceuse en yiddish dont elle ne se lasse jamais.

Dors, dors, dors, ton père va aller au village
Il te rapportera une pomme et ta tête sera guérie.
Il te rapportera une noix et ton pied sera guéri.
Il te rapportera un canard et ta main sera guérie.
Il te rapportera un lapin et ton nez sera guéri.
Il te rapportera un oiseau et tes yeux seront guéris

- Elle chantait juste, « Mammé Rénata ? « Boubé » n'a pas la force de répondre, détourne la tête pour essuyer ses larmes.
Yankel, ose la question qui le taraude.
- C'est qui Rénata ? C'est elle que je dois dessiner maintenant ?
- C'est ma fille, la maman de Wilfrid et de Hannelore. Elle pointe son doigt en direction de Hannelore et murmure à l'oreille de Yankel:
- Elle est morte en couche.

Le commandant n'est toujours pas de retour. La réunion semble se prolonger et les deux heures sont passées.
- Alors, c'est à votre tour Boubé? Elle fit un signe de tête négatif.
- Je te demande qu'une chose Yankel, avant qu'Olaf ne revienne :
- Dessine-moi une mezouza.
Certes, l'inspiration ne lui manquera pas. Cependant il n'a pas la prétention de recopier le texte sacré qui se trouve à l'intérieur. La grand-mère se contentera de la décoration d'un boitier sur lequel la lettre hébraïque « shin » ressortira flamboyante.
La grand-mère range ce précieux dessin dan sa boite à ouvrage. Tous trois s'assoient sur le canapé, attendant sagement le retour d'Olaf ; Hannelore à moitié endormie, repose sa tête sur les genoux de sa grand-mère tout en serrant une main de Yankel.

Un tour de clés se fait entendre. Yankel remet la pelisse, en relève le col et se prépare à reprendre le chemin du camp.
- J'ai récupéré l'accordéon de ton camarade, il se trouvait près d'une décharge. Je l'ai fait réparer par un artisan du pays ; tu peux l'emporter.
- Commandant, à plusieurs reprises vous m'avez dit : "après, nous aviserons". C'est quoi, "nous aviserons ?"
- Ce n'est rien, partons.

Fin

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Dessine-moi une mezouza

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