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Dernière mise à jour : 11.12.07 - 22h17

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Cela faisait longtemps que Jeorg ne la considérait plus comme une enfant et c'était bien ainsi car elle n'en avait jamais été une. Juliette détenait une sagesse et une profondeur d'esprit incompatibles avec ses quinze ans. Il y avait en elle une blessure qui la rongeait et qui lui donnait une gravité presque gênante. Elle savait toujours ce qu'il fallait faire et il l'écoutait, redevenait raisonnable.
Jeorg s'enfonça un peu plus dans son fauteuil.
« Qu'est-ce qu'on va faire ? Elle va repartir, c'est sûr, et moi je ne m'en sortirai jamais tout seul... »
Il avait tort de penser cela. Il avait un boulot qui lui donnait une entière indépendance : Jeorg était bailleur de fonds et on le respectait avec des saluts qui lui tombaient en pluie sur les orteils.
Américain jusqu'à l'âge de neuf ans, il en avait encore l'accent, l'amour des hamburgers, de l'argent et de la réussite. Présentement lorrain, il avait appris à apprécier la quiche et les grandes entreprises auxquelles il baillait des sommes parfois considérables.

La fameuse graineterie « Les Corneilles » de Nancy avait fait appel à ses services massivement. Tout le pays savait qu'il baillait aux Corneilles quelques heures par semaine, mais que, paresseux comme ce n'est pas possible, il passait le reste de son temps à bayer aux corneilles. Il songea à demander de l'aide à son cousin PtitPois de l'Abbaye O'Coneil d'Edimbourg. (On l'appelait Ptitpois dans la famille parce qu'il était écossais.) Ptitpois connaissait bien Juliette à la sagesse un peu lourde, et il connaissait leur secret, savait ce qui rendait Jeorg tellement dépendant de la jeune fille et pourquoi elle voulait partir.
« C'est une bonne idée ! pensa Jeorg. Oui, il faut que j'appelle Ptitpois. »
Aussitôt dit, aussitôt fait, et Ptitpois ne fut pas long à se rendre chez Jeorg. Depuis quelques heures déjà il tournait en rond en se tournant les pouces dans la boîte où il travaillait, désoeuvré, en attendant la fermeture et, dès l'appel de son cousin il se dépêcha de tout boucler. Jeorg s'extirpa gaiement de son fauteuil en voyant Ptitpois :
- J'ai toujours besoin de toi chez moi, tu vois, Ptitpois...
Entre les deux hommes, Jeorg, le paresseux, le bailleur de fonds qui passait son temps à bayer aux corneilles en bâillant à s'en décrocher la mâchoire, et Ptitpois, son confident de toujours, son cousin issu de Germain, son cousin germain, donc pas germain mais cousin quand même, régnait une solide complicité.
Jeorg observa son cousin :
- Tu as l'air un peu fatigué, non ?
- Un peu, oui, avoua Ptitpois. Comment as-tu deviné ?
- Tu es tout vert... Es-tu malade ?
- Non, tu sais, depuis qu'on a ouvert la boîte, là où je bosse, je suis cuit, étuvé jusque-là !
Ptitpois fit passer sa main au-dessus de son crâne pour marquer son ras-le-bol
et ajouta :
- Tellement crevé que j'ai dû renoncer à un voyage en Macédoine.

- Bon, bon...
Jeorg semblait agacé. Il n'avait pas demandé à son cousin issu de germain de venir pour écouter ses jérémiades mais pour que lui écoute les siennes.
- Assez avec tes salades ! J'ai besoin de toi, j'ai un problème avec Juliette : elle veut me quitter.
- Ah ? Et ?
- Tu ne comprends pas ? Qu'est-ce que je vais devenir sans elle ?
- Je sais qu'il y a un secret entre vous, mais tout ira bien, qu'est-ce que cela va changer pour toi ? Tu me disais hier encore que ses pommes de terre sautées étaient un désastre.
- C'est vrai. Mais elle savait passer l'aspirateur comme personne.
Jeorg fronça les sourcils et ajouta :
- Encore qu'elle ne nettoyait jamais sous le lit. Ni sous l'armoire...
- Alors ? Pourquoi la gardais-tu ?
- Elle ne passait pas la serpillière bien souvent. Bon sang, que je suis bête ! Il faut que je trouve une femme de ménage !
Les deux hommes se congratulèrent, heureux d'avoir résolu ensemble un problème si épineux. Jeorg allait mettre des annonces et si Ptitpois connaissait quelqu'un, il en parlerait à Jeorg, promis.
Jeorg finit par trouver l'oiseau rare : la fée du logis, la femme de ménage qui fait vraiment le ménage. Oh, il n'avait pas ménagé sa peine ; entre deux baillements aux Corneilles, il suivait les pistes, se rendait aux adresses qu'on lui indiquait. Lorsqu'il se trouva en face de Camomille, il se sentit apaisé et décida tout de go : cette femme travaillerait pour lui.

Le déclic fut immédiat avec elle quoiqu'il y eut un hic : Camomille fumait comme une cheminée. Elle vaquait à ses tâches, le mégot collé entre ses gencives en exhalant de fétides relents de tabac gâté. Malgré ce désagrément et ses dents jaunies, elle plaisait à Jeorg et fut embauchée. Elle prit très vite les choses en main. Mais sa froideur eut vite fait de lui faire regretter Juliette. Camomille venait, ponctuelle, à 8 heures, et le quittait, ménage terminé, à quatorze heures. Avant de partir elle avait encore fait la vaisselle et préparé le dîner, puis elle lui chauffait son thé, le lui apportait, se fendait d'un « À demain, monsieur Jeorg... », et s'en allait.
Et tandis qu'elle s'éloignait en fumant derrière lui, il restait seul, avec l'infusion de Camomille fumante devant lui, et ses pensées volaient vers Juliette.
Ils avaient grandi ensemble après la mort tragique des parents de Juliette ; elle n'avait que onze ans. Ils étaient cousins germains du côté maternel, et les parents de Jeorg avaient recueilli l'orpheline. Elle s'était vite adaptée à son nouveau foyer tout en gardant ses marques, son indépendance, son silence... Elle s'exprimait peu, ne riait jamais mais elle avait ses raisons et la perte de ses parents n'en était qu'une partie. Parfois elle rentrait le matin sans que personne ne sache si elle avait dormi là ou pas. Elle avait un air d'illuminée sur son visage, ne répondait pas aux questions qu'on lui posait, s'isolait dans un mutisme que seul Jeorg comprenait. Les membres de la famille apprirent vite à respecter ses silences et ce n'est que bribes par bribes qu'ils prirent connaissance de son terrible destin. Elle portait un regard étrange sur toutes les facettes de la vie et, lorsqu'on croisait son regard, on se sentait bizarre, mal à l'aise, différent...
Elle était terriblement présente, voire indispensable, dans son nouveau foyer. Lorsque Jeorg s'établit dans une autre ville pour étudier le baillement, elle l'avait suivi sans même lui demander son avis. Elle avait déclaré avec force :
- Tu auras besoin de moi. Je ferai les tâches ménagères pour toi.
Juliette n'avait que treize ans, mais toute la famille se rangea à sa décision.
Eux, savaient... Une étroite complicité de clan, de secte presque, les liait autour du secret de Juliette et Jeorg.
La cohabitation se passait bien, Jeorg apprenait à bailler toute la journée pendant que l'adolescente se rendait au lycée, étudiait et s'occupait des travaux de la maison. Deux ans passèrent ainsi sans souci. Elle devint une grande spécialiste des oeufs mimosa et Jeorg obtint son diplôme de bailleur de fonds. Mais elle ne tenait pas en place, taraudée par une force ou une énergie hors du commun. Un jour vint où elle fit ses valises et le prévint de sa décision irrévocable : elle partait au collège. C'est alors qu'il avait consulté Ptipois et embauché Camomille. Mais il restait circonspect. N'y avait-il pas là un rapport avec le fait qu'il était devenu un peu frivole et courait le jupon à longueur de temps ? Mais si cette idée flattait son égo phallocrate, au fond de lui, il savait que c'était autre chose, qu'il y avait là une histoire plus complexe qu'une improbable jalousie féminine ou un remords de pommes de terres sautées immangeables...
Il décida d'en parler à Madeleine, sa nouvelle conquête. Depuis qu'il habitait la Lorraine, il visitait ce coin de France. Et un jour, à Commercy, il vit Madeleine.
Elle était assise dans un café et le bistrotier l'apostropha gentiment en lui disant : « Alors Madeleine, comme toujours, un choco sans sucre ? »
Madeleine ! Ce nom avait évoqué tout de suite une amie d'enfance. Parisienne dont les parents étaient venus travailler aux « States », elle était repartie, adolescente alors que Jeorg en pinçait pour elle, à Paris. Le temps avait passé et il n'avait pas cherché à la revoir. Il était maintenant lorrain. La place de (la) Madeleine était à Paris. Et la Madeleine de Commercy avait évoqué sans le savoir tous ses souvenirs au seul appel de son nom. Comme il la voyait seule, jolie et un peu triste devant son choco, il s'était approché et avait entamé une conversation.

- Bonjour, vous aimez le choco, je vois...
- Oui, bof, fit-elle la mine atrabilaire. En fait, moi, ce que j’aime, ce sont les frites de chez Eugène.
Jeorg l’écoutait, déjà subjugué par tant d’innocence et de fraîcheur. Il fera n’importe quoi pour Madeleine : « Je lui apporterai du lilas, je lui en apporterai toutes les semaines et on ira manger des frites chez Eugène, Madeleine elle aime tant ça... »
Pendant que Jeorg et Madeleine faisaient connaissance, que Juliette se tapissait dans l’anonymat du collège, Camomille repassait le linge et faisait cuire des betteraves.
Quant à Ptitpois, il se préparait pour une soirée dansante dans la pure tradition gaélique. Il essayait son kilt, son tartan, ses chaussettes, se trouvait magnifique et virevoltait face au miroir :
« Le kilt me va comme un gant ! Je me demande si je ne devrais pas un peu le raccourcir, mes mollets ressortiraient mieux... »
Le bal aura lieu à Pompon-les-Canailles (petite bourgade proche de
Coco-les-Oies, mais ça, c'est une autre histoire...).
P'titpois se réjouissait d'autant plus qu'à Pompon-les-Canailles, il devait rencontrer son ami d'enfance, Harry Cow.
Celui-ci s'était installé à Trifouilli-les-Oies, la ville voisine de Coco-les-Oies, et avait promis d'être à la soirée gaélique.

P'titpois et Harry Cow étaient tous deux des anciens des Scottish Guard. Le maniement du couteau n'avait pour eux pas plus de secret que celui du verre de whisky. Et cette soirée gaélique - entre hommes - promettait d'être arrosée. Au banquet, on annonçait la panse de brebis farcie. Jeorg et Madeleine étaient invités, mais si Jeorg avait tout de suite donné son accord et se réjouissait de cette fête, Madeleine, elle, n'y tenait guère et la perspective de la panse de brebis farcie lui fit renoncer définitivement à accompagner son ami. Jeorg en fut navré, mais May O'Naiz, une amie d'Harry Cow, se proposa de lui tenir compagnie.
En apprenant cela, Madeleine avait beaucoup pleuré et voulut revenir sur sa décision, mais c'était déjà trop tard : la jolie May O'Naiz sera de la soirée et Madeleine ne put que pleurer davantage... Quant à May O'Naiz, elle était ravie. Elle connaissait ce genre de soirées où les hommes seront occupés à boire et à fumer pendant qu'elle, seule femme présente, elle sera sur le podium et chantera.
May O'Naize avait un joli filet de voix, elle faisait un tube chaque fois et les hommes étaient fous d'elle. Ils en parleraient encore longtemps après sa prestation : « Hein ! Le tube de May O'Naize hier soir, c'était quelque chose... »
En fait, la chanteuse était fiancée à Pat O'Sitron et Madeleine avait tort de s'inquiéter : May O'Naize, O'Sitron, ces deux-là ne se quitteront jamais, unis à la vie à la mort. Plus tard, ils se marieront, habiteront Dijon et auront plein de moutards.

Harry Cow, qui ignorait la liaison entre May O'Naize et O'Sitron, avait eu jusque-là quelques espoirs sur la jeune chanteuse et rêvait d'une union passionnée entre lui, Harry Cow, et May O'Naize. En découvrant la vérité, il fut d'abord vert de jalousie, puis chercha bonne fortune ailleurs. (Que le lecteur se rassure, Harry Cow ne tardera pas à trouver chaussure à son pied en la personne raffinée de mademoiselle O'Boeur).
En fait, Jeorg en eut rapidement assez de cette soirée. Ses amis Écossais l'avaient vite oublié, et de valse en valse, May O'Naiz n'en finissait pas de tourner.
Il s'installa à une table, et dans la vapeur du whisky ses pensées revinrent rapidement vers Madeleine et Juliette. Madeleine allait-elle lui en vouloir d'être allé à ce bal sans lui ? Il pensait déjà au bouquet qu'il allait lui offrir pour se faire pardonner, car les fleurs, Madeleine, elle aime bien ça. Finalement, il changea d'avis, il lui achètera une énorme boîte de bergamotes qu'il avait vue dans la vitrine d'une grande pâtisserie. « Les fleurs sont périssables, et les bonbons sont tellement bons...» se dit-il.
Et Juliette ? Il imaginait Juliette dans son pensionnat...

Il est temps, cher lecteur, de vous révéler le secret de Juliette...
Lorsque Juliette eut neuf ans, elle fit une découverte fort étrange. C'était une nuit de pleine lune. Elle dormait d'un sommeil agité lorsqu'elle se réveilla brusquement, en sueur, ressentant vivement des picotements et des grattouillis sur tout le corps. Elle se tourna et se retourna dans le lit en se grattant à s'écorcher. Elle finit par allumer la lampe de chevet et fut on ne peut plus surprise de découvrir que sa douce peau de petite fille s'était couverte d'un fin pelage. « Voilà qui n'est pas banal... », se dit-elle un peu amusée, et lorsqu'elle découvrit son nouveau visage dans le miroir elle fut remplie de joie d'y voir un museau de louveteau : Juliette était devenue une louve-garou.
Elle savait que c'était génétique. Son arrière-grand-père maternel était un loup-garou et on parlait de lui avec un respect immense. L'enfance de Juliette avait été bercée par des récits extravagants, toujours accompagnés d'un long « chuuuuut... il ne faut en parler à personne ! »
Jusqu'à présent, les chroniques familiales n'avaient parlé que d'hommes loups-garous. Le coeur de la petite Juliette éclatait de fierté : elle serait la première femme, la première louve-garou parmi les siens.
Elle courut dans la chambre de ses parents pour leur annoncer l'évènement. Lorsque ses parents découvrirent la transformation de leur fille, ils se mirent à hurler, et sa mère trouva même le moyen de s'évanouir.
Ils eurent ensuite beaucoup de mal à expliquer à la petite fille qu'être louve-garou n'était pas vraiment une bonne nouvelle.
Elle pleura un peu, se consola vite en pensant que tout de même elle avait un destin tout à fait hors du commun.
Le lendemain matin elle avait repris son aspect habituel. Par la suite, soumise à un régime végétarien strict et bénéfique, elle grandit normalement, quoique nettement plus mûre et plus grave que les autres fillettes de son âge. Seuls les proches membres la famille, au fil des ans, furent mis au courant mais personne ne trahirait jamais Juliette, ils se l'étaient tous jurés.
Parfois, lorsqu'elle vous regardait, ses yeux devenaient jaunes et vous glaçaient le sang et d'autres fois sa voix prenait d'étranges tonalités rauques, mais c'est tout.
Au collège, les nuits de ses transformations passaient inaperçues : elle avait une chambrette pour elle toute seule et les murs de cette vieille bâtisse étaient si épais qu'elle pouvait hurler tout son saoul, la tête sous l'oreiller, sans déranger qui que ce soit...

Et Jeorg dans tout cela ? Il avait treize, quatorze ans, peu avant que sa cousine vienne habiter chez eux, lorsqu'il entendit parler pour la première fois de ses métamorphoses cycliques. Au fond de lui, il n'y croyait pas et voyait en Juliette une fillette zinzin à souhait. Après tout, ce ne sont que des légendes et il avait un esprit plutôt cartésien qui s'opposait à ces délires. Il voyait là des troubles comportementaux psycho-morbido-affectifs caractériels et hallucinofrénétiques d'une gamine mal dans sa peau. De plus, il avait lu Ovide et Kafka. L'imaginaire, pour lui, n'avait place que dans l'esprit d'un romancier farfelu et la réalité c'était le quotidien, le labeur, gagner sa croûte, le baillement de fonds, la vie quoi !
Toutefois, il y avait aussi au fond de lui une aptitude au romanesque et, lorsqu'il croisait le regard hybride de Juliette, il se sentait tout chose, bizarre, et alors il l'idolâtrait, respectueux de pouvoirs qu'il ne cherchait plus à expliquer.

Et puis, les loups-garous ne sont plus ce qu'ils étaient, les temps modernes ont désarmé leur nocivité et les ont rendus presque doux comme des agneaux...

On peut encore écrire une suite !

bouton Remarque : on peut introduire un passage entre deux autres déjà écrits...
bouton Il faut trouver un titre.
Participants : Joël Eldad, VoctirHogu, Martine Després, Boom, L'Amalo

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