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Le portable

Extrait de "L'avant-dernier marrane" (nouvelles)
Viviane Scemama Lesselbaum


Viviane Lesselbaum
En cette fin d'après-midi, assis sur l'un des bancs d'une résidence cossue, un jeune homme guette sa dernière proie.
Une silhouette d'apparence âgée, appuyée sur une canne, se dirige vers les boites aux lettres. Il se lève brusquement et se place derrière elle. La minuterie une fois éteinte, il tire sur le cordon du portable qui dépasse de son manteau et s'enfuit en direction des H.L.M. voisins.

Rachid monte quatre à quatre les marches qui mènent à l'appartement de sa mère et s'enferme dans sa chambre. Affalé sur son lit, il retourne dans tous les sens le butin de la journée. Le dernier en date de la journée n'est pas le plus beau, ni le plus cher. Il n'en tirera pas grand-chose, pense-t-il. La mamie doit l'avoir reçu en cadeau de l'un de ses fils ou de ses filles. Quel besoin a-t-elle d'avoir un portable ? Sait-elle seulement s'en servir ? C'est sûrement histoire de rassurer la famille. Elle doit être appelée plus qu'elle n'appelle.

Huit heures du soir. Le repas est prêt. La mère de Rachid frappe à sa porte. Il ne daigne pas lui ouvrir, ni même lui répondre, tout occupé à manipuler ces merveilleux joujoux. Cependant, une petite faim l'interpelle lorsque soudain, sa dernière acquisition se mit à sonner. Il décroche. Une voix de femme se fait entendre au bout du fil. Rachid réagit par quelques toussotements. Elle entame aussitôt un monologue.
"Allo, c'est toi Ida ? Comment vas-tu, toujours en forme ? Ecoute, mon gendre ne supporte plus que je parle en yiddish à ma fille, sous prétexte qu'il ne comprend rien à cette langue de belle-mère, tu te rends compte !"
"...Au sujet des Flatronivski, tu te souviens d'eux ? Quelle idée d'avoir appelé leur fils Adolf, avec ce que l'on a subi... Remarque, il est né avant les évènements..."
"...Ida, tu ne sais pas, j'ai reçu une invitation de ma nièce de New York. Elle veut que je vienne pour la Bar Mitsva de Dan...Avec mes jambes, tu imagines ?"
"...Rends-toi compte, Lévana ma petite fille n?arrête pas de me poser des questions sur la Shoah, ça doit être pareil chez toi..."
Ce soliloque achevé, elle raccroche.

Les jours suivants, aux environs de huit heures du soir, la sonnerie du portable retentit. Rachid décroche. Même voix au bout du fil. Il garde le silence et écoute. Il se prend au jeu et semble s'attacher à un monde qui, il y a quelques jours à peine, lui était complètement inconnu.

A l'affût de nouveaux appels, à la tombée du soir, il décide de ne plus quitter sa chambre. Il est aux abonnés absents à l'interphone pour ses copains qui le réclament au bas de l'immeuble. Sa mère, inquiète, le questionne mais il ne répond pas à ses interrogations.

Au bout d'un mois de cette relation particulière, un jour, tôt le matin, le portable surprend Rachid dans son sommeil. Une voix masculine se fait entendre.
- Allo, puis-je parler à Madame Ida ?
Pris de court, il répond :
- Non, par pour l'instant, elle est prise par ses soins, puis-je lui laisser un message ?
- Je suis Samuel, le neveu de Rivka. Je suis chargé de lui annoncer le décès, cette nuit de Rivka, sa meilleure amie. L'enterrement a lieu cet après-midi au cimetière de Bagneux, porte principale... Allo, monsieur, excusez-moi, puisque je vous ai au bout du fil, pourriez-vous être des nôtres au cimetière pour le Kaddish ? Il nous manque le dixième homme pour le minyan.
- Pas de problème, répond Rachid sans trop comprendre.

C?est bientôt l'heure. Emu jusqu'aux larmes, Rachid décroche sa casquette, ajuste son blouson et travers en trombe l'appartement. Il n'adresse pas un mot à sa mère. Il ignore l'ascenseur et dévale les marches d'escaliers quatre à quatre.

Le voici à quinze heures trente à l'entrée du cimetière. Au loin, il aperçoit un petit attroupement. Hésitant, il ralentit sa marche. Il est interpellé par le gardien du cimetière, qui sans lui poser de questions, lui tend une kippa.
"Vous me la rendez à la sortie. C'est le petit groupe que vous voyez là-bas, c'est le seul enterrement de la journée."

Les conversations tenues à voix basse autour du tumulus et qui parviennent à ses oreilles lui paraissent familières. Tremblant d'émotion, Rachid enfouit discrètement une main dans la poche de son blouson et se met à caresser le portable qui, désormais, restera muet.

En rentrant le soir, il rédige le message suivant :
"Chère Ida,
Rivka est décédée hier dans la nuit. Malheureusement, nous n'avons pas pu vous joindre. Elle a été enterrée cet après-midi au cimetière de Bagneux. Elle vous aimait beaucoup, et ses dernières paroles ont été pour vous.
Bien affectueusement,
Samuel."
Le lendemain, muni de la lettre et du portable, Rachid prend la direction de la résidence où demeure Ida. Il s'installe à nouveau sur le banc qui fait face à l'immeuble et guette son arrivée.
Au bout de quelques heures d'attente, somnolent, il perçoit le bruit significatif d?une canne. Il reconnaît Ida. D'une démarche nonchalante il s'aligne sur ses pas. La vieille dame sort un trousseau de clés de son manteau, ouvre la boite aux lettres, la referme et, enfin se dirige vers l'ascenseur.
Rachid griffonne le nom et le prénom d'Ida sur l'enveloppe, extrait le portable de sa poche et, précautionneusement, glisse l'ensemble dans la boite aux lettres.

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