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Contraception et Judaïsme


par le Rabbin André Chalom ZAOUI
Extrait d'AMIF n° 175
Exposé fait à l'AMIF le 18 mars 1969

La Loi mène à la vigilance, la vigilance au zèle, le zèle à l'intégrité,
l'intégrité à l'ascèse, l'ascèse à la pureté, la pureté à la ferveur, la ferveur à l'humilité,
l'humilité à la crainte du péché, la crainte du péché à la sainteté.
(Dix principes de Rabbi Pinhas ben Yair)

Le rabbin André C. ZAOUI
Selon le traité des Principes (Mishna Avoth), "tout est entre les mains de Dieu, sauf la crainte de Dieu". Les Sages de la Tradition synagonale interprètent ce principe comme étant l'énoncé du libre-arbitre, c'est-à-dire de la liberté de choix dont l'homme dispose à l'intérieur du vaste déterminisme universel. Ils se basent sur le célèbre verset du Deutérome (XXX, 19) : "J'ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; tu choisiras la vie, afin que tu vives toi et ta postérité, pour aimer l'Eternel ton Dieu, pour écouter Sa voix et pour t'unir à Lui".

Le libre arbitre n'est donc pas le fait du hasard. Il entre au contraire dans le plan divin de la création. Par son libre choix, l'homme peut créer des oeuvres bonnes : en cela, il imite l'attribut essentiel de Dieu, et devient de ce fait son coopérateur. Cela signifie non pas que l'homme soit l'égal de Dieu, mais qu'il est uni au Créateur par des liens d'amour. En créant et en faisant subsister l'homme, Dieu lui manifeste son amour intarissable et miséricordieux. En obéissant à la Loi de Dieu, l'homme Lui exprime son amour et sa confiance totale.
Cette liberté donnée à l'homme, si elle est dirigée vers le bien et l'amour de Dieu, apporte avec elle la vie et le bonheur, tant matériel que spirituel ; car, dès le début de la révélation biblique, la tradition a vu que l'homme est un coopérateur de Dieu et Son associé intervenant volontairement dans la création de nouveaux êtres. Il est précisé que cette coopération est possible essentiellement, à condition d'exercer la justice d'une part, et d'autre part d'observer le sabbat. La justice : c'est-à-dire dans le fait de juger son prochain avec équité, et d'agir soi-même dans l'harmonie et l'équilibre des déférentes tendances et des passions de l'âme (le "juste milieu") d'Aristote, repris par Maïmonide). L'observation du sabbat, c'est-à-dire, dans la joie du repos sabbatique, de celui qui a oeuvré pendant la semaine et qui prend le temps de souffler, pour se libérer de son ouvrage.

Or, le premier commandement de la Loi (ou Tora) est (Gen. I, 28) : "Croissez et multipliez". Comme nous allons le voir au cours de cette étude, ce commandement, qui exprime l'idée de procréation, a été abondamment interprété dans la tradition talmudique et rabbinique.

Si nous ouvrons les premières pages de la Bible, nous nous apercevons qu'il y eut relativement peu de familles nombreuses dans l'Antiquité israélite : c'est ainsi qu'Abraham eut deux fils, l'un avec Agar et l'autre avec Sara. Isaac eut deux fils jumeaux avec Rébecca, et Jacob douze fils et une fille que lui mirent au monde ses quatre femmes. De même, Joseph n'eut que deux fils, ainsi que Moïse. Quant aux rois, David, par exemple, eut quatre fils d'au moins deux femmes, etc. Les femmes des patriarches furent longtemps stériles et quand elles ne l'étaient point, elles avaient, comme Léa, plusieurs enfants.

Ces premières indications attestent le fait que, d'une manière ou d'une autre, les Patriarches, les Prophètes comme les rois d'Israël entendaient bien accomplir le devoir religieux du "croître et multiplier" (Gen. I, 28) ; ils s'efforçaient aussi de remplir tout autant une autre obligation fondamentale de la Tradition d'Israël, à savoir l'éducation des enfants (Dent. VI, 7) à qui ils devaient parler constamment de Dieu et de Ses attributs d'Unité, d'Eternité et d'Amour, principes qui forment la pierre angulaire du monothéisme des Prophètes d'Israël, depuis Abraham et jusqu'à nos jours.
C'est pourquoi, les rabbis, auteurs de la Tradition orale post-biblique, du Talmud, du Midrash et de la théorie médiévale, n'ont cessé de commenter les textes de la Tora (Loi de Moïse) pour en déduire toute la jurisprudence et les règles pratiques (Halakha), concernant la vie du couple et l'éducation des enfants. Ainsi furent précisés, au cours des siècles qui ont suivi la clôture du canon biblique (1er siècle de notre ère), le code rituel et la définition des cas litigieux concernant la vie intime des époux.

La variété d'interprétation des textes de la Loi, chez les rabbis de la Tradition, prouve qu'ils avaient été toujours habitués à une grande liberté de recherche et d'exposition. En général, la Halakha, c'est-à-dire la règle relative à la conduite religieuse, était prise à la majorité de l'assemblée des rabbis réunis en sanhédrin. Mais, il arrivait souvent que l'usage de telle ou telle Communauté prévalût, selon le principe remarquable : "Va voir ce que fait le peuple". Et rabbi Josué ben Hananya avait l'habitude de dire : "On n'impose à une communauté des mesures qu'autant qu'elles ne compromettent point son existence." De toutes manières, chaque académie talmudique, dans le sens de son jugement, discute pour établir la Halakha. Ce fut le cas des écoles de Hillel et de Shammaï, dont le Talmud (Erub. 13 b) dit : "Les paroles des uns et des autres sont l'expression du Dieu vivant."

Examinons maintenant les données de la Tradition, concernant le couple et les enfants.

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Le mariage

La tradition rabbinique d'il y a quinze et vingt siècles préconise le mariage à l'âge moyen de dix-huit ans pour l'homme et entre treize et seize ans pour la femme. Elle précise, cependant, que l'homme ne prendra femme que s'il a déjà une situation, afin de subvenir aux besoins du foyer.

Il est bon de se marier jeune pour éviter d'être l'appas des tourments sexuels qui risquent toujours d'entraîner au libertinage et à la perversion. C'est ainsi que la Tradition juive entend le verset "Réjouis-toi avec la femme de ta jeunesse" (Prov. V, 18). Par ailleurs, il est recommandé de ne pas tarder à marier sa fille (Sanh. 76 a) de peur qu'elle ne se livre un jour à la débauche (Lev. XIX, 29). Entre époux, les âges doivent être assortis.
Et selon le Deut. XX, 5-7, le Talmud (Sota 44a et 70a) établit la suite logique des actions qui doivent précéder le mariage. D'abord bâtir une maison, planter un champ, et ensuite on se marie. Mais si l'on se marie en vue d'acquérir la fortune de l'épouse, on aura des enfants ingrats qui feront honte à leurs parents, dit un adage talmudique. On recommande d'épouser la fille d'un professeur, même s'il faut, pour cela, vendre tous ses biens, plutôt que d'épouser la fille d'un ignorant, car on croit à l'influence du milieu et à une certaine hérédité morale.

À l'époque biblique, seul le Grand-prêtre devait être monogame. Les autres hommes pouvaient être bigames et épouser jusqu'à quatre femmes, à condition toutefois, de pouvoir entretenir les deux, trois ou quatre foyers, et d'en élever les enfants ! Mais cela a été très peu pratiqué. D'ailleurs, au Moyen Age, vers l'an 1000, Rabbi Guershom de Mayence et son école, par souci de protéger les droits et la dignité de la femme, ont généralisé la seule pratique de la monogamie pour les Communautés occidentales. C'est devenu, aujourd'hui, une loi d'Etat, dans l'Etat d'Israël, valable pour tous les citoyens juifs, même les Orientaux.

Le choix de l'époux par les parents peut être refusé par la lancée à sa majorité (qui était autrefois de 13 ans). On sait que les parents de Rébecca lui demandèrent son accord pour le futur mariage avec Isaac. On recommande généralement de ne pas se marier sans avoir vu le conjoint (Kid. 41, a).

Enfin, selon ce que rapporte la Bible des rencontres d'Isaac et Rébecca, de Jacob et Rachel, de Moïse et Tsipora, et de la rencontre du roi Salomon et de la Sulamite, dans le Cantique des Cantiques, l'amour le plus pur entre les fiancés est une des meilleures garanties de la sécurité du foyer, et la condition d'y faire régner l'esprit de Dieu (Chekhina, ou Présence divine), dont il est dit dans les textes devenus classiques : les lettres composant les mots hébreux qui signifient "l'homme" (ish) et la "femme" (isha) contiennent deux des quatre lettres qui forment le Nom divin. D'où cette conclusion : Dieu réside avec les époux, s'ils le méritent, c'est-à-dire s'ils ont bâti leur foyer conformément à la volonté et à la Loi de Dieu. Dans le cas contraire, Dieu retire les deux lettres de Son Nom qu'il a "prêtées" aux époux, qui ne connaîtront alors que disputes, zizanies et le "feu" (esh) de la mésentente.

On sait l'importance mystique des liens d'amour qui unissent Dieu à Israël son peuple et qu'ont chantés aussi bien le roi Salomon dans le Cantique des Cantiques et les Proverbes, que les Prophètes Osée, Amos, Isaïe. Quant à l'expression (Isaïe LIV, 5) : "Ton époux est celui qui te fait", les rabbis l'interprètent comme l'expression la plus haute et l'accord intime des époux, qui doivent s'apporter mutuellement joie, bénédiction et paix.

Cet amour réel, qui est toujours de mise dans la famille juive, demeure l'un des secrets de la solidarité profonde et du respect mutuel émouvant entre tous ses membres, et, de proche en proche, entre toutes émouvant entre toutes les familles qui, de par le monde composent la grande Communauté juive.
Par ailleurs, comme il n'y a rien de honteux ni de répréhensible dans l'acte sexuel, il est recommandé aux époux de s'unir dans un parfait accord, parce que l'homme représente la sagesse et la femme l'intelligence. Rabbi Isaac Aboav (XIVe siècle) (Menor. p. 380) suivant les Cabbalistes, parle du mystère de la "connaissance" qui est réalisé dans l'acte conjugal. C'est donc par l'union des deux sphères : Sagesse représentée par l'homme, et Intelligence, représentée par la femme, que se résout le mystère de la Connaissance (une autre des dix sphères de la Cabbale). La Chekhina préside alors à leur union, c'est le couple dans sa totalité qui devient le coopérateur de Dieu. Cette union dans l'acte pur équivaut à la création du monde, tandis que les méchants se fourvoient par leurs mensonges et leur inconduite.

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La femme

La Bible (Loi écrite) et le Talmud (Loi orale) reconnaissent à la femme une grande dignité. Les jeunes filles d'Israël doivent être respectées et l'épouse honorée plus que soi-même. Cependant, la responsabilité de l'homme pour l'accomplissement des devoirs religieux est plus grande que celle de la femme : c'est ainsi qu'elle est dispensée de certains devoirs rituels dont l'exécution a lieu à un moment déterminé de la journée. (Mishna Kid. 1, 7). Néanmoins, le double mérite de la femme est d'envoyer ses enfants s'instruire à l'école de la Tora, et son mari à l'école des rabbis (Ber. 17 a). Il est fréquent de trouver cet adage : "Tout dépend de la femme". Le plus grand bonheur du couple dépend d'elle, encore et surtout si elle n'est jamais oisive. Le dernier chapitre des Proverbes (XXXI, 10 à 31) célèbre d'ailleurs les qualités de la femme vaillante qui "a bien plus de valeur que les perles... Son époux met toute sa confiance en elle et les produits ne lui feront pas défaut... elle ouvre la bouche avec sagesse... Ses fils la louent et la disent heureuse, la femme qui craint l'Eternel est celle qui sera glorifiée."

De très nombreux textes talmudiques commentent ces versets bibliques en bien et en mal. Si l'épouse est comme on vient d'en énumérer les qualités, l'homme a trouvé le bonheur (Prov. XVIII, 22). Dans le cas contraire, selon l'Ecclésiaste VII, 26 : "La femme peut être plus amère que la mort". Certain rabbi ira jusqu'à dire (Yeb. 68 b) "La femme mauvaise est comme la lèpre, mieux vaut en divorcer".

Le mari doit consulter sa femme, même à propos de ses affaires et il doit l'aimer comme lui-même. L'épouse fera tout ce qui est en son pouvoir pour plaire à son mari. Dieu la créa de la côte d'Adam, pour qu'elle fût modeste. Et les rabbis du Talmud reconnaissent unanimement (Yoma 2 a) : "Sa maison, c'est son épouse", c'est-à-dire, que la maison vaut ce que vaut l'épouse. C'est elle qui met à l'abri son mari de toute tentation et de tout danger, c'est elle encore qui soigne avec amour ses enfants.

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Les enfants

Si l'un des buts du mariage est de "croître et multiplier", un autre des buts recherchés est celui d'élever les enfants dans l'instruction de la parole de Dieu, afin qu'ils continuent de porter et de transmettre le message prophétique de justice et d'amour. L'importance des enfants, dans la famille et la Communauté juive, est telle, qu'à l'occasion de la plupart des offices et des fêtes liturgiques, dont le prolongement se continue à la maison, on les fait participer au déroulement du service divin, en attirant leur attention sur la signification des symboles et des rites de la liturgie. Notamment, lors de la veillée pascale (le Séder) qui se déroule autour de la table familiale, après l'office synagogal et avant le repas du soir, le plus jeune d'entre les enfants pose plusieurs questions à son père qui raconte les miracles de la sortie d'Egypte. Celui-ci doit y répondre point par point, selon le précepte de l'Exode : "Tu raconteras à ton fils et tu lui diras... . (Ex. XIII, 8) et du Deutéronome (VI, 20) : "Lorsque ton fils te demandera demain : que signifient ces règlements, ces lois...".

Il en est de même à l'occasion de la Fête des Lumières (Hanouka) qui célèbre la victoire de Juda Macchabée, et durant laquelle on allume les lampes de la solennité avec des chants et prières, en famille, tout autant qu'à la synagogue.
Par ailleurs, les rabbin du Talmud insistent sur le principe "que l'étude de la Loi l'emporte sur tous les devoirs" (Mishna Peah 1) (Maïm. Connais. III, 1-3). D'où la nécessité d'enseigner les enfants dès l'âge de six ans et de ne plus interrompre l'étude. On comprend dès lors l'expression classique "disciple des sages" qui s'applique aux savants et aux sages, - car on n'a jamais terminé d'apprendre. En outre, selon les Pères de la Synagogue (Avoth 1, 3) il faut "multiplier le nombre des disciples, dans l'étude de la parole révélée, parce que, selon Ben Azaï, l'accomplissement d'un commandement entraîne l'accomplissement d'un autre commandement (Avoth IV, 2), Et il est recommandé, lorsque l'on est tenté par les mauvais penchants de s'en débarrasser par le moyen de l'étude, c'est-à-dire la recherche de la Sagesse. Si bien que Raban Gamaliel disait : "L'étude de la Loi s'allie bien aux devoirs envers la société et le respect pour l'une et l'autre nous permet d'éviter le péché" (Avoth 11, 2).

C'est ainsi que la vie intellectuelle est la seconde nature des jeunes Juifs. Elle doit doubler l'exercice quotidien de la vie spirituelle. Le Psaume CXXVIII, 3, compare les enfants à des rameaux d'oliviers qui ornent la table familiale. Ces enfants sont appelés par le psaume précédent (CXXVII, 3) un héritage divin, "le fruit du sein maternel est une récompense".
Il ressort de ces textes que l'accent a toujours été mis, dans le Judaïsme, sur la qualité des enfants plus que sur leur quantité.
C'est pourquoi, dans les différentes recommandations des rabbis, relatives à l'acte conjugal, il est toujours question de créer toutes les conditions psychologiques pour avoir des "enfants de qualité", et aptes à l'étude de la sagesse, - expression courante du livre des Proverbes, qui désigne la Tora.
Ce livre sapientiel de la Bible s'adresse en particulier aux jeunes, pour les inviter à écouter la morale du père et à ne pas mépriser l'enseignement de la mère" (Prov. 1, 8).

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Les deux impulsions

Les commentateurs rabbiniques observant le dernier verset du premier chapitre de la Genèse : "Et Dieu vit que tout ce qu'il avait fait était très bien", affirment que le mauvais penchant (Yetzer Harâ) contribue finalement au bien de l'humanité, car, d'après ce verset, Dieu n'a créé que le bien, pour autant que l'homme n'en abuse pas.

Dans le Midrash (Genèse Rabba IX, 5 à 9), nous trouvons cette assertion qui réjouira plus d'un psychologue moderne : "Sans mauvais penchant (ici l'instinct sexuel) l'homme ne construirait pas de maison, ne prendrait pas de femme et n'aurait pas d'enfants, et ne voudrait pas agrandir ses biens". Ainsi, on reconnaît dans cet instinct une tendance de l'homme qui constitue un de ses attributs essentiels, capable, s'il est maîtrisé, d'élever sa conscience morale. Ben Zoma (Avoth IV, 1) dit : "L'homme véritablement fort est celui qui domine son instinct", et il est devenu classique d'expliquer le commandement de l'amour de Dieu "de tout ton coeur", "par tes deux penchants" : le penchant au bien et le penchant au mal (1). Pour appuyer cette thèse, on a remarqué une autre particularité philologique dans Gen. I1, 7 : "Dieu forma l'homme (vayytzer) du fait que la forme hébraïque de ce verbe comporte un redoublement de lettre. Cette double lettre sert de signe mnémonique pour les deux instincts (Yetzer), mot qui dérive, en hébreu, de la même racine que le verbe "former".

Selon la tradition kabbaliste, l'impulsion mauvaise serait innée, d'où le penchant au mal depuis le plus jeune âge (Cf . Gen. VIII, 21) tandis que l'impulsion bonne, qui donne naissance à la conscience morale, serait acquise seulement à l'âge de la puberté, à treize ans.

Selon Gen. II, 24 : "L'homme quittera son père et sa mère pour s'unir à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair", certains auteurs, remarquant le verbe "s'unir", autorisent la plus grande liberté dans la vie intime du couple, sans qu'aucune autorité vienne s'immiscer dans les rapports conjugaux. Cela implique la libre détermination des naissances, que seul le couple est en mesure de prendre pour décider du nombre d'enfants qu'il désire.

Quant à la fin de ce verset, "tous deux deviendront une seule chair", les rabbis font remarquer que les deux époux ne peuvent vraiment réaliser l'unité de chair qu'en l'enfant qui naîtra de leur union, et qui en sera le "fruit". Sans pour cela vouloir dire que chaque occasion d'union doive se faire exclusivement en vue de la procréation.
Le devoir déjà cité en Gen. I, 28 : "croissez et multipliez" s'adresse à tous, y compris les lévites, les prêtres et le Grand-Prêtre d'autrefois ; aussi bien qu'aux maîtres, théologiens et rabbis d'aujourd'hui à l'égal de tous les enfants d'Israël. La question se pose dans le Talmud, de savoir si ce "croissez et multipliez" est limitatif. La réponse unanime des rabbis se trouve dans l'indication du pluriel, c'est-à-dire dans le plus petit pluriel qui est deux. Les écoles de Hillel et de Shammaï (1er siècle avant notre ère) ont discuté de ce problème (Yeb. 61 b). Pour Hillel, on n'aura accompli le devoir qu'à condition d'avoir eu au moins un garçon et une fille, afin de les élever ensuite et de les instruire dans la Tora et de leur en faire aimer la pratique. Pour Shammaï, deux enfants aussi suffiront, au minimum, indépendamment du sexe, selon Gen. XXXV, 11 où "croîs et multiplie" est employé au singulier. Rachi (rabbi français du XIe siècle) voit dans ces mots une allusion à Benjamin, le second fils qui doit naître à Jacob de Rachel, après Joseph.

Ce même Rachi, dans son commentaire, dit par contre qu'est meurtrier celui qui n'accomplit pas ce commandement de croître et multiplier, dans le sens de deux enfants au minimum.

Ces mêmes rabbis disaient "N'exagère pas dans la piété", - ne fais pas trop l'ange, dirions-nous aujourd'hui. Cela conduira la majorité des maîtres de la Tradition, comme Maïmonide (rabbin médecin et philosophe) le fera excellemment au Xlle siècle, à proposer la méthode du juste milieu, pour la conduite générale de l'homme dans ses rapports intimes comme dans ses rapports sociaux. Autrement dit, l'homme doit trouver en lui les ressources intérieures suffisantes pour faire la synthèse entre la domination des passions et l'union conjugale d'une part, et d'autre part, entre les devoirs conjugaux et le devoir de procréation. En effet, les devoirs conjugaux sont une obligation inscrite dans la Loi (Exode XXI, 10) : "Il ne privera sa femme ni de nourriture, ni de vêtement, ni de droit conjugal". Et selon Hillel et Shammaï, le voeu unilatéral d'abstinence des rapports conjugaux, aussi bien de la part de l'homme que de la femme, ne peut dépasser une ou deux semaines, sous peine de conduire soit à la débauche, soit au divorce.
En outre, du verset (Gen. I, 28) "croissez et multipliez", il ressort que Dieu a donné pouvoir à l'homme sur la nature animale : "Assujettissez la terre et dominez sur l'ensemble des animaux". Les commentateurs expliquent, grâce à un jeu de mots sur le verbe "dominer", si vous observez les commandements de Dieu, vous dominerez la nature, sinon vous descendrez au rang de l'animalité. Dès lors, on comprend que l'homme est capable de se dominer lui-même également et de dominer ses passions.
Et ici se pose, par voie de conséquence, la question de la fréquence des rapports conjugaux, que la Tradition ne fait pas suivre systématiquement du devoir de procréation. Une indication intéressante de la Mishna (Ket. V, 6) nous apprend que l'exercice du devoir conjugal peut avoir lieu : une fois par semaine, la veille du sabbat, pour les disciples des sages ; deux fois par semaine, pour l'ouvrier ; une fois tous les trois mois, pour le chamelier, à cause de ses longues marches dans le désert ; une fois tous les six mois, pour le marin ; cependant que l'oisif ou le vacancier peut avoir des rapports quotidiens, "selon ses forces".
En dehors de ces indications, nous trouvons dans le Talmud (Ned. 20 b), cf. Maïmonide, Issouré Bia XXI, 9) une remarque essentielle qui regarde la qualité des rapports intimes. C'est l'opinion de Rabbi Iohanan ben Napaha qui prendra force de loi (Halakha) : "Il est permis à l'homme d'avoir librement, avec sa femme, tous les rapports conjugaux qu'il voudra, à condition de ne pas penser à une autre femme, ni de s'unir dans la rue, dans les jardins ou devant témoins".
Un autre texte (Berakhot 22 a ; cf. Maïmonide : Connaissance : II, 5, 4) freine cette liberté, avec un certain humour, en disant que "toutefois, l'homme ne doit pas se comporter comme un coq, dans l'abus des relations conjugales".

Isaac Aboav rapporte une homélie du kabbaliste Elnaqwa. Selon ce rabbi, dans le verset de la Genèse (II, 18) : "Je vais lui faire une aide qui sera son compagnon", Dieu fait allusion au devoir pour l'homme de s'éloigner de sa femme pendant le temps de ses règles. Et par une trouvaille, dont les Cabbalistes ont le secret, il compte la valeur numérique des lettres composant les mots hébreux de ce verset. Elnaqwa observe les deux mots : "aide" (ezer) et "compagnon" (kenegdo) (2) et découvre que le premier totalise 277 : ce qui exprimerait les jours de l'année où l'union conjugale est possible, et comprend les périodes fécondables, et le second mot totalise 83, ce qui est approximativement l'ensemble des périodes annuelles de règles de 6 à 7 jours chacune, - période interdite pour les rapports conjugaux.

Bien qu'il s'agisse là d'une Hagadah et non d'une halakha, il faut noter que dans la pratique, les rabbis avaient toujours autorisé, sinon recommandé, les rapports sexuels, sans autre exclusive ni limitation que le temps des règles. Ceci implique qu'ils ne préconisent pas spécialement l'abstinence pendant le rythme naturel de fécondation, puisqu'au contraire, comme on va le voir, ils permettent les moyens contraceptifs, plutôt que de laisser "brûler dans leur passion" les époux qui vivent côte à côte. Les Sages conseillent aux époux, à juste titre, de vivre d'une vie normale, et de prendre toute la responsabilité et les risques qu'elle comporte, plutôt que de s'obliger à une abstinence qui est loin d'être toujours possible.
Par ces différentes définitions du devoir conjugal et de ses modes d'union, la Tradition juive laisse au couple une grande liberté, en lui faisant la plus grande confiance.

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Du contrôle des naissances

On sait qu'en 1930, la conférence épiscopale anglicane, tenue à Lambeth (Angleterre) prit position pour le contrôle des naissances. L'Eglise catholique répondit immédiatement, par la bouche de Pie XI, dans son encyclique "Castii Connubii", pour s'opposer à cette méthode de contraception, à l'exception de la méthode Ogino-Knauss. Mais, trois ans auparavant, le Docteur J. Z. Lauterbach, rabbin libéral américain, avait écrit un article retentissant (C.C.A.R., vol. 57, Cincinnati, 1927), intitulé : "Point de vue Talmudico-rabbinique sur le contrôle des naissances". La position défendue par Lauterbach s'appuie sur des textes de la Halakha, pour prouver que les moyens contraceptifs ne sont pas contraires à l'esprit ni à la lettre de la Loi, qui permet donc la limitation des naissances, pour sauvegarder l'harmonie du couple et l'éducation d'au moins deux enfants.
Avant de revenir en détail sur le fond du problème, qu'examine d'un point de vue historique et rabbinique I. Z. Lauterbach, il est bon de rappeler que, dans l'Etat d'Israël, la pratique contraceptive est courante et que la pilule est même recommandée par certains rabbins orthodoxes ou de stricte observance.
Cependant, comme nous le verrons, la stérilisation de l'homme comme de la femme est interdite, tout comme l'avortement (3), sauf l'avortement médical, dont la nécessité est reconnue par une commission médicale.

On sait que la toute récente enquête, dite de Grenoble, a montré que 65% des catholiques emploient des méthodes contraceptives condamnées par l'Eglise, et 13% seulement observent l'abstinence périodique. 11 semble que depuis l'encyclique "Humanae vitae" (25 juillet 1968) de graves difficultés aient surgi à l'intérieur de l'Eglise catholique, dont les membres laïcs se demandent comment concilier leur vie intime avec les règles définies récemment par le Magistère.
Pour le Judaïsme (Talmud I. Hor. III, 7, 48 c), les règles permises ne peuvent être basées que sur les enseignements de la Halakha. Celle-ci ne considère pas l'union conjugale sans procréation comme une perversion sexuelle ou une forme d'onanisme ("production vaine de sperme"), puisque, entre autres, il est de très nombreux cas où, de par la nature même, l'union n'entraîne pas la procréation (stérilité d'un des conjoints, parade non féconde du cycle mensuel, femme enceinte, femme ménopausée). C'est pourquoi Lauterbach a raison de distinguer entre la Halakha (règles du code) et la Hagadah (homélies morales ou pratiques ascétiques).

La question qui intéresse cet auteur (I. c.) peut donc se formuler ainsi : La Loi talmudique ou rabbinique (halakha) permet-elle l'union conjugale de telle manière ou dans de telles conditions qu'elles rendraient la conception impossible, et, s'il en est ainsi, quelles sont les conditions qui permettent pareille union ?
A la première partie de la question, les rabbins répondent affirmativement parce que la loi rabbinique permet non seulement, mais ordonne à l'époux de remplir ses devoirs conjugaux, même quand sa femme est dans l'impossibilité naturelle ou accidentelle (opération) d'avoir des enfants. La stérilité est comptée dans ce cas. De même, il n'est pas interdit à l'homme d'épouser une femme ayant passé l'âge d'être mère, même s'il n'a pas encore rempli le commandement de "croître et multiplier". (Zohar. Emor 90 b).

Ces cas sont extrêmes, mais il faut les signaler, puisqu'ils prouvent que l'acte conjugal n'est ni immoral ni interdit même quand il ne peut entraîner la conception d'un enfant. Cela signifie que l'on ne peut parler de "production vaine de sperme", pour toutes les unions infécondes et qu'une place importante et non négligeable est réservée au désir sexuel naturel et normal des époux qui peuvent l'assouvir légitimement.

Mais la question se pose de l'union légitime sans procréation entre deux époux d'une santé normale et capables de mettre au monde des enfants. On comprend dès lors la halakha citée plus haut de Rabbi Iohanan ben Napaha (Ned. 20 b) qui fut approuvée par le rédacteur de la Mishna, Juda Hanassi et son collègue Abba Aréka, dont l'opinion a été généralement admise par les écoles post-talmudiques et tout au long du Moyen-Age, au sujet du mode d'union quel qu'il soit, - selon la manière habituelle ou non (kedarkah veshelo kedarkah) (Maïmonide. Issouréi Bia XXI, 9 ; Even Hézer XXV, 2).

Maïmonide cependant fait une restriction dans la permission de l'indulgence sexuelle (shelo kedarkah) si ce mode entraîne une "production vaine de sperme", tandis que les autres autorités médiévales sont moins strictes, à condition toutefois que ce mode ne devienne pas une habitude. Cette souplesse, chez les rabbis divisionnaires et les casuistes, prouve une fois encore que la pratique religieuse a toujours tenu compte des réalités sociales et de l'usage habituel, qui généralement reflète une certaine sagesse populaire qu'on n'a jamais voulu sous-estimer.

Certains, comme rabbi Eliezer (Ieb. 34 b) ont pu objecter que cette souplesse de la loi rabbinique pouvait autoriser et généraliser l'onanisme (la pratique d'Er et d'Onan ; Gen. XXXVIII, 9). Or, il n'en est rien. Dans ce texte biblique, les rapports sexuels évoqués sont incomplets, puisque la décharge de sperme est "jetée à terre" au lieu d'être recueillie par l'organe génital de la femme, son lieu naturel. C'est le cas du coïtus abruptus ou interruptus, qui n'est pas recommandé, bien que dans de très rares cas - maladie de la femme ou accouchement récent, - certains rabbins l'autorisent.

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Autres textes importants

Le Talmud (Ieb. 12 b ; 100 b ; Ket. 39 a ; Ned, 35 b ; Nid, 45 b) cite à différentes reprises un texte ancien extérieur (Baraïta) à la Mishna, qui nous semble décisif pour l'étude du problème de la contraception.
Ce texte, dont il convient de donner la traduction complète, a été largement commenté du 1er au XVIe siècle et nous pouvons dire qu'il autorise la plupart des moyens contraceptifs mécaniques ou chimiques actuels.

Voici le texte :
"Rav Bibi enseignait devant Rav Nahman :
Trois catégories de femmes doivent employer un contraceptif
(moukh - cf. plus loin) :
1) la toute jeune femme à peine pubère,
2) la femme enceinte,
3) la femme qui allaite.
Une fois posé ce principe général, le texte en justifie maintenant les raisons :
- la toute jeune femme à peine pubère doit se prémunir, de peur de mourir si elle devenait enceinte,
- la femme enceinte, de peur "d'aplatir le foetus comme une sandale",
- la femme qui allaite, de peur qu'elle en vienne à sevrer, malgré elle, l'enfant qu'elle nourrit et qu'il meure faute de lait.


Bien que les raisons invoquées ne soient pas toujours en accord avec la science médicale moderne, il ressort de ces justifications le principe essentiel de ne rien précipiter pour procréer d'une manière purement animale, mais, au contraire, de compter avec la future mère, aussi bien qu'avec la grossesse en cours ou l'enfant déjà existant. Il est remarquable de noter que les Pères de la Synagogue ont eu ce souci, il y a déjà vingt siècles, procédant ainsi à "l'éducation sexuelle" du peuple, à tous les échelons de la société. En effet, l'étude de la Loi étant, on l'a vu, une obligation pour tous, dès le plus jeune âge, comportait ces chapitres concernant la vie sexuelle, et tout ce qui concerne le mariage. Cet enseignement ne fut donc jamais réservé exclusivement aux rabbis ou docteurs de la Loi, mais devait être dispensé à tous les membres de la Communauté, petits et grands, sans fausse pudeur ni secret. Cette manière de concevoir l'éducation n'a rien que de très moderne.

Poursuivons notre texte. Voici maintenant une précision concernant l'âge de la "jeune femme à peine pubère" C'est l'adolescente âgée de 11 ans et un jour jusqu'à 12 ans et un jour. Mais qu'elle ait moins (ou plus) que cet âge, elle doit employer le "moukh" (contraceptif) normalement (kedarkah) d'après Rabbi Méir. Mais la majorité des rabbis pense, comme Rav Bibi, que les trois catégories de femmes, déjà citées, doivent faire usage normalement (kedarkah) de ce contraceptif, et continuer leur vie. Et "le ciel aura pitié d'elles". C'est-à-dire que Dieu fera en sorte que les choses aillent dans l'intérêt de la santé de la femme, sans lui imputer de faute d'une part, et d'autre part, sans précipiter la procréation. Et les rabbin appliquent à ces cas ce verset des Psaumes (CXVI, 6) : "Dieu protège les simples et les faibles".

Qu'entendent les rabbis par le "moukh", que nous avons traduit par "contraceptif" ? Rachi explique (Ieb. 12 b) qu'il s'agit d'un coton ou autre absorbant dont la femme se prémunit avant la cohabitation, de manière à arrêter le sperme lors de la copulation. C'est le diahragme moderne.
Jacob Tam, le petit-fils de Rachi, n'autorise le "moukh" qu'après l'acte de cohabitation de façon que le sperme atteigne l'organe de la femme, pour éviter ainsi d'assimiler l'acte sexuel à l'acte de celui qui "jetterait son sperme sur des arbres ou des pierres", d'une certaine manière à la pratique d'Er et d'Onan, dont le Midrash (homélie rabbinique, Gen. R. XXVI, 6) dit que ce fut la pratique de la génération du Déluge. Au XIIe siècle, on croyait à l'efficacité de l'emploi du "moukh" après le coït, comme actuellement la douche vaginale est utilisée parfois dans les mêmes conditions.
D'autre part, l'opinion de Rachi autorise à penser que l'usage d'autres contraceptifs féminins avant la cohabitation est permis. De même l'opinion de Jacob Tam n'est pas en contradiction avec l'usage des contraceptifs chimiques modernes par voie orale, comme la pilule, puisqu'elle n'empêche ni l'accomplissement total de l'acte sexuel ni le contact du sperme avec l'organe féminin.
En outre, dans un autre passage du Talmud (Ieb. 100 b), Rachi explique que, dans les trois catégories précédentes, l'usage du contraceptif (moukh) doit obligatoirement avoir lieu "pour que la femme n'enfante pas". Cela n'exclut pas, pour les autres femmes l'usage du moukh si elles ne veulent pas s'exposer à l'éventualité d'une nouvelle grossesse. C'est ce que d'autres auteurs postérieurs, Achéri et Rav Nissim, comprennent à leur tour, en disant que les femmes ne sont pas tenues à ces précautions, mais qu'elles ont la liberté d'en user.

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Croître et multiplier

À qui s'adresse l'obligation de "croître et multiplier" ?


Selon tous les rabbis, l'obligation religieuse de "croître et multiplier" (Gen. I, 28) ne s'applique qu'à l'homme. (Ieb. VI1I, 4). La femme est libre, par conséquent, d'employer tous les moyens pour espacer ou limiter les naissances. Cela ne signifie pas qu'elle puisse indéfiniment à se prémunir, afin de ne jamais être mère, ce qui, selon la Loi, pourrait entraîner le divorce. En effet, sans l'y obliger, la Loi autorise l'homme à se remarier si son épouse n'a pas eu d'enfant pendant dix ans ; et, à plus forte raison, si elle n'a pas voulu en avoir, pendant ces dix ans.
Au XVIe siècle, les rabbis, comme Salomon Louria, seront encore plus précis (sur Michna Ieb. 1, 8) et rejetteront l'opinion de Jacob Tam qui tendait à assimiler l'usage préventif du moyen contraceptif par la femme, à l'acte de "celui qui jetterait son sperme sur les arbres et les pierres", en rappelant qu'il y a de toute manière, consommation normale du rapport conjugal.
Plus tard, la plupart des rabbis suivront la majorité des sages contre l'opinion de Rabbi Méir, qui limitait à l'adolescente l'usage du contraceptif.
Enfin, la Loi talmudique permet même à la femme de se stériliser d'une manière permanente par l'usage d'une "potion médicinale" (lob. 65 b) (4). Selon Salomon Louria, cette permission était donnée tout particulièrement à la femme qui avait beaucoup souffert lors d'un précédent accouchement, et qui désirait éviter le renouvellement de pareilles souffrances ; tel avait été le cas de la femme de Rabbi Hiyya. Pour le même auteur, cela est également permis à la femme dont les enfants sont "moralement corrompus", et qui ne souhaite pas multiplier les délinquants dans la société.

Si la femme jouit d'une grande liberté, le Talmud (Ieb. 65 b) nous apprend, par contre, que la Loi juive s'oppose à l'usage par l'homme des contraceptifs. Nous l'avons vu, en effet, selon la décision des rabbis, les femmes ne sont pas tenues au commandement de "croître et multiplier", qui a été donné aux hommes. Et puisque l'homme est tenu de remplir le commandement de perpétuer la race humaine, il ne lui est pas permis d'employer des moyens qui rendraient la conception impossible. Parce que dès ce moment-là, il faillirait à son devoir de procréation : ce serait un péché d'omission.
C'est pourquoi, à plus forte raison, la stérilisation de l'époux est absolument interdite (cf. Lauterbach, 1.c.; et Freehof, Reform Responsa, p. 206). Elle est en effet considérée comme une mutilation corporelle qui rendrait l'homme semblable à l'eunuque, ou, en général aux personnes qui devraient être exclues de l'Assemblée (Dent. XXIII, 22) (cf. Issourei Bia XVI, § 2-6 ; Even Haezer V,2). D'autre part, en cas de remariage, même s'il a eu déjà des enfants d'une précédente union, l'homme doit rester capable de procréer.
Il est bien entendu que l'exception, pour raison médicale, est toujours admise, à condition que la non intervention chirurgicale risque d'entraîner une maladie incurable ou la mort. Ce principe est d'ailleurs général dans la Loi juive qui recommande, en d'autres circonstances (accouchement difficile par exemple) de sauver la mère, si celle-ci est en danger mortel. On sait également que sur le plan spirituel les interdits concernant le sabbat ou le jour du Grand Pardon (Yom Kippour) sont levés pour permettre de sauver une vie en danger.

Toutefois, comme cela a été dit précédemment, le fait que l'homme doive remplir son devoir de procréation n'implique pas l'obligation de n'envisager, dans les rapports conjugaux, que la procréation. C'est pourquoi, d'un commun accord avec la femme, l'époux pourra limiter les naissances. D'autre part, quand il a déjà procréé, il pourra épouser en secondes noces une femme qui ne peut avoir d'enfants (Even Haezer I, 3 ; lsserlès lV, 5).
D'une manière générale, plusieurs autorités rabbiniques des XVIIIe et XIXe siècles, influencés par une certaine littérature ascétique et mystique, comme par des aphorismes de l'homélie talmudique (hagadah) ont pu hésiter pour permettre le contrôle des naissances. Néanmoins, ces mêmes autorités l'ont toujours admis, lorsqu'il y avait des raisons valables de santé de la mère, d'éducation des enfants ou d'économie familiale. Ils permettent, dans ce cas, les contraceptifs chimiques, comme la pilule aujourd'hui, qui n'empêchent pas l'exercice normal des devoirs conjugaux.

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Cas exceptionnels de célibat

Le Talmud (Kid 29 b) et à sa suite les grands rabbis divisionnaires comme Maïmonide (Ishut XV, 2-3) (cf. aussi Even Haezer 1, 3-4) traitent aussi la question des cas exceptionnels de célibat. La Loi rabbinique permet, en effet, à l'homme de différer son devoir de fonder une famille et de procréer, ou même de ne pas se marier du tout, comme ce fut le cas de Ben-Azaï qui, à l'époque de la Mishna, avait consacré tout son temps à l'étude religieuse. Il demeurait persuadé que l'interruption de l'étude, pour mariage, pouvait ralentir sa recherche religieuse et troubler par surcroît sa vie spirituelle. On prête les paroles suivantes au même Ben Azaï qui ne manquait pas de finesse (Ieb. 36 b) : "Je suis très attaché à mon travail (étude de la Tora) et ne peux m'engager à fonder une famille et à en prendre soin. La propagation de la race peut être et sera assurée par d'autres."
Ce cas exceptionnel, qui intéresse de rares disciples des sages, que leur nature ascétique dispense de beaucoup de besoins, ne peut être érigé en règle générale.
C'est pourquoi les rabbis enseignent également qu'il vaut mieux se marier, même si ce n'est pas pour procréer, plutôt que d'être "consumé par la passion" et l'insatisfaction des désirs ; car, dans ce cas, on risque, à chaque instant, l'égarement sexuel, la perversion et la prostitution.

En cela, le mariage est une institution sociale nécessaire et utile, qui assure l'ordre du monde et l'équilibre psychologique de chacun des époux. On comprend que les rabbis ne soient pas d'accord avec Paul qui, dans I, Cor. VII, laisse entendre qu'il vaut mieux que l'homme ne touche pas à la femme. Ben Azaï lui-même, le célibataire, n'a jamais professé comme Paul (id.) : "Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi-même." Ainsi, le mariage, comme institution sociale n'a pas seulement pour but la procréation, mais aussi la vie harmonieuse du couple, le développement des qualités de générosité et de dévouement.
Les Cabbalistes étaient allés plus loin sur le plan mystique en disant que le mariage constitue l'union des deux pôles complémentaires de l'homme. Cette union microcosmique correspond allégoriquement à une autre union, celle de toute la création avec son Créateur, celle aussi de Dieu avec son peuple, union qui assure, en Dieu lui-même, - toujours selon les mystiques juifs, - l'unité parfaite.
Le mariage, enfin, représente, de la sorte, l'institution sociale la plus salutaire, pour l'unité de l'individu, comme l'unité cosmique. Ce monde, le nôtre, qui souffre tant du manque d'amour, de générosité et de responsabilité, retrouvera peut-être sa lumière s'il se décide à re-méditer les textes bibliques, sans fausse pudeur, et avec un peu plus de goût pour le "Dieu de Vie".

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Conseils moraux

Isaac Aboav, qui consacre de longs chapitres à l'amour dans le mariage et aux rapports conjugaux (Menor, p. 379 ssq.) développe une théorie fondée sur le Talmud et le Midrash qui se recoupe parfaitement avec la halakha, que nous avons essayé de définir.
C'est ainsi qu'il parle de la volonté de purification, d'après Iom. 39 a, et préconise l'effort moral et spirituel permanent. "Si l'on se sanctifie un peu en bas, en ce monde, on sera sanctifié davantage, en haut, dans le monde futur". En outre, il parle du caractère double de la nature humaine. Celle-ci est faite d'une "goutte puante" (Avoth, III, 1), mais aussi d'intelligence et de capacité d'amour. Il s'ensuit que l'acte sexuel peut être une cause de profanation ou de sanctification du Nom divin.
De même, selon la tradition rabbinique, les enfants seront ou des justes ou des méchants, d'après le degré de purification des parents. - Relevons, en passant, des détails amusants, pour nous aujourd'hui, comme cette recette : "Si vous voulez des garçons et éviter les avortements, placez votre lit dans le sens Nord-Sud, et n'ayez pas de rapports conjugaux dans les températures extrêmes, car vous risqueriez des enfants anormaux."
Quant au régime alimentaire des époux, il doit être conforme aux règles de la Tora. Il dépend de la nature du régime des parents que les enfants soient sobres ou goinfres, ivrognes ou alcooliques. Il ne faut pas oublier que le serpent symbolise les plaisirs les plus insinueux et les plus repoussants.
Bien sûr, ajoute I. Aboav, ces conseils, comme beaucoup d'autres recommandations ne sont qu'hagadah (exhortation homilétique) et non halakha (règle du code).
Pour ce qui est de l'intention dans l'union conjugale, on rappelle une vérité psychologique (d'après Iom. 29 a) que les mauvaises pensées sont plus dangereuses que le péché lui-même. Tels parents, tels enfants.
Il est vrai aussi que l'imagination a une grande importance. Notre rabbi rappelle à propos des troupeaux mouchetés de Jacob (Gen. XXXI) que le beau Rabbi Iohanan était admiré à sa sortie de l'établissement de bains par les jeunes fiancées qui voulaient avoir plus tard de beaux enfants, tant il était ravissant et rayonnant.
Et pour ce qui concerne la qualité recherchée de l'acte conjugal, à Rabbi Aboav, comme tous les autres, insiste sur la nécessité de purifier sa pensée, son imagination et son langage avec la femme, si l'on veut que la jouissance soit pleine et entière dans le sens d'une joie religieuse. L'accord nécessaire entre les deux époux est aussi bien recherché que l'identité et la pureté d'intention. Le mari doit séduire doucement sa femme et susciter en elle le désir, en vue du véritable amour des deux époux, qui devient, comme nous l'avons vu, connaissance, sagesse et intelligence ; c'est ainsi, dit-on, que si elle est séduite la première dans sa jouissance, la femme aura des garçons. L'époux représentant la forme, au sens aristotélicien, et elle la matière, tous les deux devenant un seul être, une seule chair. Telle est la condition pour que l'époux connaisse la force et la joie voluptueuse du mariage.

Enfin, il est conseillé à l'époux de parler à sa femme des plus beaux exemples des personnalités religieuses de la Bible, du Talmud et du Midrash, et de s'entretenir avec elle, avec des sentiments d'humilité et de crainte référentielle de Dieu.

Sur un autre registre, Rabbi Aboav, à l'instar des Pères de la Synagogue, recommande de ne pas trop parler aux femmes pour éviter les "entraînements coupables des yeux et du coeur" (Nb XV, 39) ni de trop les regarder, ce qui peut aussi laisser libre cours au penchant vers l'adultère. A ce sujet, on nous rappelle qu'il vaut mieux courir après un lion qu'après une femme, et que, selon Deut. XXIII, 10, "il faut se préserver de toutes les choses mauvaises", c'est-à-dire, éviter de se laisser aller aux mauvaises pensées qui entraîneront des impuretés nocturnes.
Pour avoir su résister à la séduction de la femme de Putiphar, Joseph a été surnommé "le Juste". Il symbolise l'exemple de la perfection humaine. Le Grand Hillel (1er siècle avant J.-C.) avait déjà recommandé de se défier de soi et de ne pas s'exposer à la tentation et à l'épreuve. Se dominer dès le jeune âge apportera ses fruits : ce sera plus facile à l'âge adulte. Les moyens de se dominer sont offerts par l'étude de la Tora, sinon, le mauvais penchant paraîtra aussi élevé qu'une montagne. C'est pourquoi, dans le futur, les justes s'émerveilleront d'avoir vaincu un si grand obstacle, tandis que les méchants regretteront de n'avoir pu même pas vaincre si peu de chose, en ce monde-ci.
Enfin, sacrifier son mauvais instinct, c'est apporter comme une offrande à Dieu.

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Conclusion

En résumé de tout ce qui précède, il ressort que la Loi juive talmudico-rabbinique envisage l'union harmonieuse des époux comme la meilleure solution, à la fois des problèmes sexuel, moral, social et familial, et du problème existentiel de chacun des époux, en tant que personne existante. C'est par l'union dans l'"amour fort comme la mort" (Cant. VIII, 6) que se réalise l'unité du monde, de l'homme et de Dieu.
Pour ce qui regarde la contraception, elle est généralement autorisée, dès le moment qu'on a mis au monde deux enfants au moins. L'union n'a pas pour fin constante la procréation. C'est l'éducation qui doit être le plus grand souci des parents. L'éducation intellectuelle, morale et spirituelle, loin de l'égoïsme, de la débauche ou de la perversion.
Ouant au plaisir physique de l'amour conjugal, il n'est pas un péché.
Dieu l'a donné à l'homme qui peut en user avec mesure et dans la joie saine.

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Notes

(1)
D'après l'orthographe hébraïque du mot "ton coeur", (levavekba) qui redouble la lettre v, chaque v symbolisant une impulsion. [Retour au texte]

(2)
Le Midrash, rapporté par Rachi, précise que si l'homme le mérite, sa femme sera une aide ; s'il ne le mérite pas, elle sera "face à lui" un adversaire, et non plus un compagnon. L'hébreu "kenegdo" permet ce jeu de mots, "face" à lui et "contre lui". [Retour au texte]

(3)
D'après Ps LVIII, 9, Job, III, 16 et Eccl. VI, 3 : l'avortement est une malédiction, un châtiment. Le peu de respect qu'on semble avoir à l'égard des petits êtres qui ne sont pas encore arrivés à terme, mais qui vivent déjà dans le sein maternel, explique peut-être, en partie, le désarroi des consciences du monde aujourd'hui. [Retour au texte]

(4)
On croyait à l'effet de certaines plantes qui pouvaient rendre stérile la femme qui en buvait le suc. (Sab. 110 a). [Retour au texte]

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