Pour ce projet, il fallait obtenir la permission de la municipalité...
On a de la chance : le maire est atteint d’un virus joyeux et chantant. C’est incurable.
Quand monsieur le maire est en crise, c’est si contagieux que ses adjoints et les conseillers municipaux deviennent tout rouges, se gonflent comme des baudruches, se roulent jusqu’à éclater de rire et recracher leurs dentiers.
C’est comme ça à chaque conseil.
Ici, la bureaucratie ne grince pas, elle siffle des refrains !
Cela finit en chansons.
Et tous les projets sont alors acceptés.
Donc, on va bâtir un phare au centre-ville.
C’EST PARTI !
Choisir une place en plein centre-ville ; bâtir un phare comme une tour de plusieurs étages ; élever un escalier en colimaçon ; enchâsser des petites fenêtres.
Planter un arbre au milieu.
Le mur est tout en pièces de bois.
On les acquiert dans le
Jardin des Planches.
C’est un terrain où les planches, dressées verticalement, sont plantées l’une à côté de l’autre sur une distance de trois kilomètres.
Deux autres rangées sont parallèles, séparées chacune par 3,67 mètres.
Quand on arrive à la Plancherie, on les voit à perte de vue.
La cueillette se fait dès l’aube. Munis de gants de coton tissé, on se place derrière les planches les plus mûres et, d’un mouvement de balancier de plus en plus rapide, sans secousse — hop ! — on les sort de terre en veillant à ne pas abîmer les racines. Ainsi, de nouvelles planches repousseront à la saison prochaine.
Inthéa et moi avons cueilli soigneusement plus de sept mille planches, toutes sélectionnées pour leur résistance, leur âge, leur solidité… et la construction a pu commencer.
Au début, il n’y a qu’un étage, parce que l’arbre est encore petit.
C’est un très jeune micocoulier.
Mais il grandira vite.
Il est déjà habité par des oiseaux et des écureuils, qui en prennent bien soin.
Une semaine après, on peut déjà poser les fenêtres du deuxième étage. D’autres locataires occupent les nouveaux logements.
Des écureuils, des rouges-gorges, des mésanges, des moineaux, des pigeons sont arrivés avec leurs valises et se sont installés dans un joyeux désordre.
Les fenêtres s’ouvrent sur de nouvelles vies, d’autres chansons.
À l’entrée, une garde sévère interdit le passage aux organismes nuisibles.
Un car de termites a failli se glisser sournoisement sous la charpente, mais ils ont tous été refoulés.
Même quelques touristes, quelques mites voyageuses dissimulées derrière des lunettes de soleil, portant sac à dos, ont été démasquées et se sont vues interdire l’entrée.
Le troisième étage, le quatrième sont finis.
L’arbre est enfin adulte.
Ses branches feuillues ressemblent à une touffe de cheveux hirsute qui sort par le haut du phare.
On a installé un dôme extensible en prévision d’éventuels prochains étages.
Les cigognes y ont fait leur nid entre les branches du micocoulier.
La naissance de deux cigogneaux est prévue pour le printemps.
Une prouesse technique a permis de garnir le dôme d’un faisceau de lumière qui éclaire toute la ville.
Les nuits sont dorénavant bleues, puis étoilées, puis dorées, et roses au petit matin.
Depuis l’édification du phare, des bâtiments se sont rapprochés de lui : des écoles, des hôpitaux, des terrains de jeu, des parcs fleuris.
La gare a même ouvert une station à proximité.
Je ne sais pas si je veux me réveiller…