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TURLUBUC

Droits d'auteur ©nikibar.com 2006 - Reproduction, traduction, adaptation, interdits sans le consentement de l'auteure.

Turlubuc contre la meute de voitures sauvages

Niki Vered-Bar
Illustration : Inthéa

Western mécanique et absurde

Ce matin-là, Turlubuc se réveille, l’estomac en vrac mais l’esprit conquérant.
Il avale un café, décide que pour aller plus loin il doit prendre du recul, met ses chaussettes, un slip propre, et remonte au grenier récupérer un vieil arc et un carquois oubliés.
Vêtu d’une peau de chèvre en polyester synthétique, il part à la chasse.

Turlubuc contre les autos sauvages
Avec mille précautions, il se faufile dans les rues passantes. Il contourne l’école, la mairie, évite le supermarché et s’éloigne, instinctivement, de ses contemporains.
Enfin, sur une aire de parking, il tombe dessus : un troupeau de voitures sauvages.
Il se tapit derrière un muret, ajuste ses lunettes, observe.
Quelques minutes passent sans faire de bruit, le silence somnole.

Soudain, Turlubuc surgit en hurlant.
Son cri fait vibrer le bitume : les voitures bondissent, affolées.
En apercevant la silhouette guerrière de Turlubuc et son arc brandi, une panique grise les saisit.
Elles démarrent en catastrophe : phares en détresse, rétroviseurs décoiffés.
La scène est terrible. Une Citroën reste coincée en panne sèche.
Les autres se dispersent n'importe comment, des pare-chocs beuglent, des capots grognonnent, des pneus grincent et couinent.
Une Renault se faufile sur la pointe des roues et file à toute allure en klaxonnant SOS.
Une petite Fiat, qui jusque-là se cachait derrière une énorme Volkswagen, se laisse glisser en marche arrière et s’échappe de justesse.
Les autres, tétanisées, se collent les unes contre les autres, claquotant du pot d’échappement.

Turlubuc sent que la chasse sera bonne.
Une désolation métallique parcourt le troupeau.
Il saisit une flèche, vise une Peugeot rose qui rampait sur sa carrosserie pour s'échapper… La flèche atteint la plaque d'immatriculation qui perd deux chiffres.
Les autres voitures piégées se désolent, on sent la terreur, la scène est insupportable.

C’est alors qu’elle apparaît.
Super Trottinette.

Elle, elle se moque bien de Turlubuc et de son combat déraisonnable.
Elle, elle s'en contrefout du guerrier Turlubuc.
La voilà donc : rouillée, cabossée, mythique.
Elle toise Turlubuc, gonflée à bloc de souvenirs d’enfance : tartines de beurre, tasses d’Ovomaltine, culottes Petit Bateau, marelles, jeux de billes, cordes à sauter, tabliers d’écoliers, plumiers… bref, tout un bric-à-brac tendre et défraîchi.
Guidon haut, fière, magnifique, elle se plante devant lui comme une héroïne revenue de très loin.
Turlubuc en reste bouche bée.
Super Trottinette vient de remuer une eau dormante en lui — une nostalgie qui lui colle aux talons et l’empêche d’avancer.
Il comprend aussitôt : ils ne peuvent pas s’affronter.
Ils sortent du même tiroir oublié.
Et malgré la rouille, elle impose une sacrée présence.

Mais sa gloire est brève.
Dans un crissement de pneus suraigu, un camion de ferrailleurs déboule.
Hop ! Ni vu ni connu, ils l’embarquent — elle redevient aussitôt un souvenir déchu.

Tout cela se passe en un battement de cils et remet un peu d’ordre dans le capot — pardon, dans le cerveau — de Turlubuc.

Tel un Don Quichotte écorché et piteux, il réalise son égarement : serait-il mal collé au Présent ? Aurait-il perdu pied dans sa propre histoire ?
Il hausse les épaules, se gratte le bout du nez, indécis.
« Je n’ai pas digéré le sauté de veau aux petits oignons d’hier soir… »

Le calme revient. Les voitures se remettent à brouter paisiblement la poussière du bitume.

Finalement, il rangera tout ça — souvenirs, illusions, chevaleries absurdes — dans un classeur voué à l'oubli.
Les cow-boys ne courent plus après les Indiens, n’est-ce pas ?
Il rentre chez lui, referme “hier”… et se rendort.



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