MA VIE EN UTOPIE
Niki Vered-Bar

Thomas More
Utopia November 1518 (The Folger Shakespeare Library)
Un jour, je suis née.
J'
habite en Utopie.
Mon papa est bouffon, ma maman donne des carottes, de la laitue et du persil au marché.
– Elles sont belles, mes carottes, elles sont belles !
– J’en voudrais une bien fraîche, s’il vous plaît ?
– Voilààà, chère Martinette, je vous l’emballe ?
– Non, non, ça ira !
Mes grands-parents vivent avec nous, et des tantes, des oncles, des cousins.
L’un de mes oncles est le sonneur de trompette de la ville.
À midi, il grimpe sur une échelle et trompette allègrement.
Alors, tous les Utopiens nouent leur serviette autour du cou et prennent ensemble les repas, à la même table, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.
J’ai appris l’agriculture à l’école puis, jusqu'au bac, le tissage du lin.
Un brin dessus, un brin dessous.
J’étais très douée.
Mon papa, bouffon professionnel, me donnait quelques leçons : faire le con n’est pas donné à tout le monde !
Je n’avais pas autant de talent que papa, mais cet apprentissage me plaisait bien.
J’admire beaucoup papa : sa culture est incommensurable. Il jongle avec les mathématiques, la philosophie, les sciences, la nature...
Il nous disait avoir eu des amis tels que Raymond Devos, Albert Einstein, Platon, le druide Panoramix et bien d’autres.
Son métier lui donnait une grande liberté. Il avait le droit, lui, de rire quand il le voulait.
Aujourd’hui j’enseigne les brocolis au citron et à l'ail, je tresse des paniers, et je vais bientôt épouser un homme.
Je le connais un peu.
Nous nous déshabillerons après-demain, selon la coutume.
Toute la famille sera présente, et tous crieront :
« À poil ! À poil ! »
Gontrand enlèvera sa casaque en toile blanche de nuit, il sera tout nu.
Bon, j’espère qu’il sera en état de marche.
Puis, les témoins crieront plus fort :
« À poil ! »
Ce sera mon tour. J’enlèverai ma casaque en toile blanche de nuit.
Ces salauds vont me lorgner...
M'en fiche ! Je suis une Utopienne décomplexée, libre, et correctement articulée !
« À poil ! »
Tu parles d’une cérémonie... Nom d’un chewing-gum, quelle bande de vicieux !
Ensuite, nous rentrerons bras dessus, bras dessous.
Nous ferons ce que font deux époux, nous dormirons plus ou moins nos neuf heures, et ensuite, retour au boulot !
Tout ceci est si convenu que la vie n’est pas un hasard : c’est proprement réglé.
Pas de surprise, le bonheur est organisé.
Je mange à midi.
Je travaille trois heures le matin et trois heures l'après-midi.
Je ris tous les jours de 11h18 à 11h30.
Parfois, je fulmine doucement et je commence à rire à 11h16.
Un jour, j’étais toute gamine encore, j’ai résisté, et j’ai refusé de rire... Comme c’était drôle !
Tout le monde me regardait de travers, quelqu’un m’a traitée de « voyoute », mais personne ne m’a punie.
OUI ! En Utopie, nous faisons tous les mêmes choses aux mêmes moments.
– Non ! nous ne sommes pas des robots ! quelle idée !
Pire : nous sommes heureux !
Je vous ai déjà dit que j’allais me marier ?
Je connais Gontrand depuis quelques mois.
Il travaille aux poules, moi, aux brocolis, et nous avons la même passion pour le tressage de paniers fonctionnels en osier ou en rotin.
Cela nous a vite rapprochés.
Gontrand s’est mis à manger des brocolis.
Un jour, il m’apporta un œuf. Nous avons fait une omelette sur une poêle Tefal que mon père nous avait offerte. Ce cadeau nous avait émus... même que nous avons failli nous embrasser.
En Utopie, nous ne pratiquons pas la dot, et cette poêle à revêtement non-stick nous a enthousiasmés.
Nous n’avons pu rire ensemble, ce n’était pas l’heure.
Deux jours après :
La cérémonie s’est passée exactement comme prévu.
Mon papa, bouffon de carrière, faisait des pirouettes.
Maman épluchait des pommes de terre en cachette.
Mes frères et sœurs bâillaient. Ils ne s’étaient intéressés qu’au déshabillage.
Le magistrat urbain était présent, très discret, mains dans les poches de sa casaque en toile blanche de nuit.
« Je vous déclare mari et femme. Il est un peu tard, mais demain, à sept heures, vous pourrez vous embrasser ! »
Jeter du riz sur les nouveaux mariés est strictement interdit !
Alors, les parents et amis nous lancèrent des cailloux.
Gontrand a une énorme bosse, et moi j’ai la lèvre fendue.
Quant aux cailloux, nous les récupérerons pour tapisser l’entrée.
Nous aurons bientôt un bébé.
En attendant, on m’a attribué une esclave.
Je suis si heureuse. C’est une ancienne copine qui a mal tourné. Elle n’aimait pas le suc de pommes et préférait le calvados.
C’est ainsi qu’un soir on l’a retrouvée en train de chanter « Yellow Submarine », à tue-tête, sur le toit d’une maison !
Bref, Gertrude va devenir mon esclave pendant quelques mois et je m’en réjouis.
Il faudra absolument qu’elle m’apprenne à faire du calvados !
Gontrand s’occupe présentement d’un verger.
C’est Gertrude qui cueille les pommes et les poires. Elle sait les choisir et les transformer en eau-de-vie.
Les jarres de brandy et de calvados sont ensuite portées au grenier de la mairie, et le philarque responsable est toujours radieux et hilare en nous voyant.
Parfois nous nous divertissons avec des jeux intelligents : surtout les jeux de nombres, des énigmes :
On jette un chiffre, puis il faut multiplier le quart par le total, puis ajouter l’âge du magistrat, puis diviser par la surface du poulailler, puis soustraire le temps que l’on met à parcourir la même distance.
Quelques mois passèrent et Gertrude dut nous quitter pour cause de libération de sa servitude.
C’était triste, mais comme c’était l’heure de rire, nous rîmes.
Ma grossesse suivait son cours et arrivait à terme.
Le rejeton allait bientôt naître, nous décidâmes d’aller à l’hôpital.
Gontrand avait réservé une suite avec vue sur mer, salle de bains, jacuzzi et télé dans la chambre.
Nous emportâmes une casaque de rechange, en toile blanche de nuit.
On nous a bien reçus, la chambre est correcte.
Les médecins, en casaque en toile blanche de nuit, m’ont examinée.
Tout se passe bien.
Un nouvel Utopien va venir au monde, sa casaque est déjà prête.
THOMAS MORE
UTOPIA
L'Utopie, écrit en latin et publié en 1516, est un ouvrage de l'humaniste anglais Thomas More. (1478-1535)
Ce livre, précurseur pour le genre littéraire utopique et la pensée utopiste, est à l'origine du mot « utopie », désormais entré dans le langage courant en référence à l'île d'Utopie.
Adressé aux humanistes puis diffusé dans le cercle élargi des lettrés, à sa parution ce libelle est lu comme un appel à réformer la politique contemporaine et une invitation à observer sincèrement les préceptes chrétiens et aussi, pour les plus érudits d'entre eux, comme un serio ludere.
Au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, le livre est lu la plupart du temps comme un récit utopique, parfois comme un traité politique, rarement comme un essai philosophique.
Wikipedia
Extraits :
"Autour de la ville et un peu loin de ses murs sont situés quatre hôpitaux tellement spacieux, qu’on pourrait les prendre pour quatre bourgs considérables.
On évite ainsi l’entassement et l’encombrement des malades, inconvénients qui retardent leur guérison ; de plus, quand un homme est frappé d’une maladie contagieuse, on peut l’isoler complètement.
Ces hôpitaux contiennent abondamment tous les remèdes et toutes les choses nécessaires au rétablissement de la santé.
Les malades y sont traités avec les soins affectueux et les plus assidus, sous la direction des plus habiles médecins.
Personne n’est obligé d’y aller, cependant il n’est personne, en cas de maladie, qui n’aime mieux se faire traiter à l’hôpital que chez soi."
"En Utopie, au contraire, où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis.
Car la fortune de l’État n’est jamais injustement distribuée en ce pays ; l’on n’y voit ni pauvre ni mendiant, et quoique personne n’ait rien à soi, cependant tout le monde est riche.
Est-il, en effet, de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille, sans inquiétude ni souci ?"
(Thomas More, L’Utopie, traduction française de Victor Stouvenel, Paulin, 1842.)