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Texte et illustration : Niki Vered-Bar
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Mochin...
Comment réussir à se rater ?


Moi, Mochin

U
n jour, je suis né.
Ma naissance commotionna toute la maison.
Ma mère accoucha dans l'escalier, entre le 2e et le 1er étage.
Ce qui bloqua l'escalier pendant des heures.
Heureusement, madame Martin du deuxième, infirmière à la retraite, vint, sans conviction et sans lunettes, assister ma mère.
Mon père criait, ma mère hurlait, madame Martin s'énervait :
—  Éloignez-vous, nom d'une pétarade, j'y vois rien ! Bande de chtrouncks... J'ai demandé de l'eau propre, pas un poisson rouge dans un bocal !
L'événement et surtout les cris avaient fait accourir tous les voisins, leurs enfants, deux chiens, le poisson rouge, le concierge, le facteur et le préposé au gaz.
Il y avait foule.
L'ambulance n'arriva que le lendemain, on leur avait indiqué une fausse adresse. Ce ne fut que l'une des premières erreurs.
Et c'est dans ce charivari de folie que, moi, Mochin, je naquis.
Après cet accouchement mouvementé, Papa et Maman se sont jurés de ne jamais recommencer.

Ma vie se déroula sur une symphonie de fausses notes, de déboires en déconfitures.
C'était dans l'ordre des choses, et je n'en étais pas malheureux... Au contraire, j'exultais de cette fatalité si constante.
Inutile de caresser des chimères, je savais à quoi m'attendre.
À rien.
Et ce rien était si... extravagant qu'il devint un rien joyeux.
Donc, je pense avoir vécu allègrement, tout en ratant tout.

Récemment, une réflexion me vint et me turlupina un tantinet.
Un jour ou l'autre, je mourrai, n'est-ce pas ?
Bah ! C’est normal.
MAIS SERAIT-IL POSSIBLE QUE JE RATE ÇA AUSSI ?
ET SI JE NE RÉUSSISSAIS PAS À MOURIR ?

***

Un jour, j'étais encore très petit, j'entendis une discussion de mes parents :
—  Tu as vu son carnet de l'école ? L'histoire du crayon...
—  Le maître a demandé aux élèves de prendre leur crayon, il en avait un, mais il a présenté son mouchoir !
—  Pourtant, il sait très bien ce qu'est un crayon !
—  Bien sûr qu'il le sait, mon fils n'est pas un imbécile. D'ailleurs, il connaît déjà toutes les tables de multiplication.
—  Oui, mais si on lui demande de les réciter, il se trompe !
—  Ma chérie, tu sais... Parfois, je me demande... et si Mochin était un raté ?
Mes parents pleurèrent de lourdes larmes mouillées à souhait.
Moi, je compris que j'étais un raté. Un raté ? Et alors ?
Je tordis ma manche de chemise de joie.

Au collège, on me surnommait « LOUPTOU ».
J'aimais bien, c'était affectueux.
J'étais bon en maths, le zéro me fascinait. Je voyais au-delà de ce trou vide ; pour moi, s'y tenait l'Univers entier.
Je jonglais avec tous les zéros que je trouvais, la puissance zéro, le zéro absolu, le zéro pointé.
Ainsi, je redoublai plusieurs classes.
Trop facile : c'étaient toujours les mêmes questions, donc je donnais les mêmes réponses.

Mes parents pleuraient souvent en parlant de moi.
—  Écoute ma chérie, voyons les choses en face, nous… Je veux dire… reconnaissons que… nous aussi avons fait des erreurs.
Ma mère sanglota sur tout le tapis qui en perdit ses franges :
—  Nous n’avons fait qu’UNE erreur, notre petit MOCHIN !
Maman se jeta dans les bras de Papa en l’inondant, le ciel se couvrit, les fleurs se fanèrent, un pigeon cessa de roucouler, un coup de tonnerre retentit quelque part…

J’avais entendu la conversation et je compris mieux qui j’étais : une erreur.
Mais pourquoi pleurent-ils ?
Moi, Mochin, une erreur... Waouh !
J’étais drôlement fier, et je chantonnais, "Je-suis-une-erreur, tra-la-la" .

Le lendemain, l’un de mes camarades de classe me demanda aigrement qui j’étais pour avoir osé lui dire « bonjour ».
Je me redressai, le cou haut, le cheveu guerrier, et c’est avec un petit éclat d’orgueil que je répondis :
« Je suis Mochin. Je suis une erreur ! »
Cela lui cloua le bec.
Mes autres camarades me regardèrent avec stupéfaction, et même, me sembla-t-il, avec une petite once d'admiration !
Ils étaient, sans aucun doute, jaloux de moi !!!

examen de français

EXAMEN
À la fin de l'épreuve, ils comparaient leurs réponses :
—  T'as mis quoi pour le fruit du cacaoyer ?
—  Je sais pas… la cabosse. Et toi ?
—  Pareil. Mais j'étais pas sûr.
Puis, ils se regroupaient autour de moi :
Mochin ! T'as mis quoi ?
— Ben… le cacabotté.
OUAAAAAIS !
Ils se congratulaient alors, sachant qu’ils avaient bien répondu !

Je continuai ma vie de raté comme je l’avais commencée, sans jamais être déçu : je ne réussissais jamais.
Inutile de faire une mayonnaise, elle ne monterait pas.
Elle ne monta jamais.
Inutile de prendre l’ascenseur : il se bloquerait.
Ça, tous les locataires l’avaient bien compris :
—  Ne prends pas l’ascenseur, malheureux ! Mochin va sortir !
Seul, chez moi, serein, je faisais des projets.

Je sais assez bien nager, je vais traverser la Manche à la nage, Papa et Maman seront fiers de moi, je serai à la une de tous les journaux.
Confiant, j’arrivai à Calais un petit matin frisquet et brumeux.
Je mis mon slip de bain et me jetai à l’eau.
Elle était froide, certes, mais mon courage et ma détermination me portaient.
On me repêcha dix minutes plus tard, échoué dans un filet de pêche au milieu d’un banc de poissons qui hurlaient de rire en me montrant de leurs nageoires.

Les amourettes ne duraient guère.
Un mauvais sort s’acharnait sur ces demoiselles dès que je leur contais fleurette.
L’une glissa sur le paillasson de mon entrée et se cassa un orteil.
Une autre eut trois points de suture lorsque la porte rebondit sur sa figure.
Une troisième se pencha à la fenêtre de ma chambre à coucher au moment où un corbeau, qui passait par là, lui arracha une petite mèche de cheveux en croassant vulgairement !
La liste contient 53 victimes, 53 demoiselles qui toutes jurèrent, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.

Je fus embauché chez PIKOR.
Le patron était un ancien élève de ma classe et il sut vite trouver l’énorme potentiel que je pouvais représenter !
—  Cher Louptou ! Quel plaisir de te revoir !
On m’adjugea un bureau et des statistiques.
Je devais relever les résultats de la concurrence et vite les porter à mon patron.
Je ne compris pas pourquoi il avait une mine si réjouie lorsque je lui annonçais une victoire de la société adverse alors qu’il fronçait les sourcils lorsqu’ils étaient dans la panade.
Mon emploi était stable, plat, et je conservai ma place jusqu’à la retraite.
Lors du pot de départ, le patron me félicita de mes échecs.
Devant ma mine étonnée, il rit plus fort encore et tous les employés partagèrent son hilarité.
Seule, une secrétaire, vint vers moi, me fit la bise et me déclara qu’on ne pourrait plus rire autant après mon départ.

Ainsi, mon travail n'avait été qu'une aporie : une réussite faite d'échecs à répétition.
Ma vie, une débauche d'échecs ?
Je me regardais dans la glace et fus pris d'un fou rire, si tonitruant que le miroir se fêla.
Rien ne saurait donc jamais entamer ma joie de vivre ?
Rien.

À cette période-là, je commençai à penser à la mort.
En vieillissant, on finit par y penser.
Alors, je fus pris d’une petite inquiétude : et si je ne réussissais pas à mourir ?
Quelqu’un qui loupe tout, mais absolument tout, même la mayonnaise, même la traversée de la Manche, pourrait-il aussi louper sa mort ?
Si je réussissais à louper ma mort, j’aurais réussi quelque chose. Certes. Mais moi, ce que je voulais, c’était réussir à mourir comme tout le monde.
Comment font les autres ?

Y a-t-il un mode d'emploi ?
Une préparation nécessaire ?
Un entraînement ?
« Un, deux, trois, je meurs ! »
Ou bien…
« On se détend, on arrête de respirer, doucement… voilààà… »
Je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait faire.
Mes parents étaient morts et ne m’avaient rien enseigné à ce sujet.
Pensaient-ils que j’étais si raté que je n’allais pas savoir mourir ?

Je me rendis à la FNAC et demandai un exemplaire de « MOURIR POUR LES NULS ».
On me donna le numéro national de prévention du suicide.
On me parlait tellement gentiment...
Un caissier vint m'offrir "Mémoires de Sainte-Hélène".
Je tentai d’expliquer que je ne voulais pas mettre un terme à mon existence mais comme on m’apporta un café et des petites brioches encore chaudes, je me tus.

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