
Illustration "Évolution inversée de l’humain à la blatte" : Intéa, IA complice
Un jour je suis née.
J'
appartiens à une grande famille, les Blattaria. Je suis la cadette de 673 enfants.
Oui, mesdames, messieurs, je suis cafarde, vous pouvez m'appeler K. comme tout le monde.
Il y a un mois encore, je n'étais qu'une nymphe et on me félicitait pour la blancheur exceptionnelle de mon teint : ma métamorphose avait été sublime.
Mes journées sont banales et durent toute la nuit : discussions avec mes frères et sœurs. Grands buffets. On riait de tout et de rien. On secouait nos papattes.
La bonne, qui assurait l'entretien de la maison, quoique nous détestant, jouait avec nous : Ah ! Que de belles parties de cache-cache nous avions faites...
Un jour, je venais de m’endormir derrière le lit de l'un des habitants de la maison, un certain Gregor.
Quelque chose se passait au-dessus de moi.
Je ne voyais pas grand-chose, il semblait que ce Gregor avait disparu ? Qui était sur le lit alors ?
Une bête ?
Laquelle ?
Un rat peut-être ? Ils venaient camper dans le coin, parfois.
Ou plutôt ? Non… Une blatte ? Une grosse blatte ?
Un Gregor déprimé qui aurait pris l’identité du cafard qui le rongeait ?
Aurait-il été métamorphosé en cafard sans passer par la case « nymphe » ?
Quoi qu’il en soit, c’était un agité de première ! Il gigotait comme un poulet qu’on dévisse.
Je ne comprenais pas ce qu'il disait, il parlait homme.
Dans ma famille, nous sommes tous très grands, mais lui était encore plus grand que moi.
Je levai la tête et l’observai :
« Qu’il est maladroit ! » pensai-je.
Il était sur le dos et agitait ses pattes comme un confit de vermicelles.
« Était-il avec nous hier soir quand nous avons dégusté un reste de baba au rhum ? Il est drôlement pompette… »
Je croyais connaître tous les membres de ma famille, mais la tête de celui-là ne me disait rien. Peut-être du côté de la grand-tante Antoinette ?
On n’avait jamais répertorié de cas de cafards handicapés chez nous.
Or, celui-là qui s’agitait tant au lieu de dormir me parut vraiment atteint.
N’empêche, il avait de beaux yeux.
On frappa à la porte.
Je regardai tout avec curiosité.
Tant pis, je ne dormirai pas aujourd’hui, j'aurai les yeux cernés, mais le cas de ce "cafard" m’intéressait.
Tiens, il émet des sons. Ce n’est pas de l’humain ou bien avec un drôle d’accent… Je n’ai jamais entendu cette langue, un couinement guttural dissonant… étrange…
Dans le couloir, des gens faisaient un boucan d’émeute électorale et ne cessaient de tambouriner à la porte.
Je pus discerner une certaine colère.
Ouille ! Mon supposé vague cousin tomba du lit brutalement. Il a dû se saouler à mort la nuit dernière.
Je ne compris rien à ce qui se passa ensuite. Il tentait d’ouvrir la porte.
« Oh ! incroyable ! Il a réussi à tourner la clé ! »
Ce cafard bizarre réveillait en moi un je-ne-sais-quoi qui faisait rosir mes antennes.
Je commençais à l’admirer…
J’entendis une cacophonie, des cris, des larmes… une lutte ?
Nom d’une brochette moisie, un humain, grand, brutal, donnait des coups, battait Gregor !
Je voulus sauter à son secours, mais lui, malgré la tannée qu’il avait reçue, exténué, sanguinolant, à bout de force, réussit cependant à franchir la porte qui se referma violemment sur lui.
Je dus me retenir pour ne pas trotter jusqu’à mon nouvel ami et le prendre dans mes bras.
Gregor n’était plus l’homme qu’il était, hier encore.
Son nouveau corps était dur à porter. Néanmoins, il tentait de l’apprivoiser, de mieux s’adapter à cette carapace.
Les coups que lui avait portés son père l’avaient fortement blessé.
La métamorphose n’était pas seulement gravée sur son corps, elle brisait ses lendemains, balayait son potentiel, ses espoirs.
Sa vie n’adhérait plus à rien.
Je restai derrière le lit, cachée par une couverture qui s’était effondrée. Je sentis la détresse de ce cafard-bizarre.
Ma première impulsion avait été de me jeter sur lui et de le réconforter.
Je retins mes phéromones qui cherchaient à se libérer et à le percuter.
« Pas encore, attendons. »
Peu à peu, il récupérait des forces.
Quelques jours après, un matin, je fus témoin d'une chose surprenante : figurez-vous qu’une humaine lui apportait de la nourriture !
C’était quoi, ce bordel ! Depuis quand des humains, nos ennemis, se mêlent-ils de nous nourrir ?
Vraiment, j’étais jeune encore et n’avais que peu étudié l’anthropologie, encore moins l'Homo sapiens.
Je compris que j’avais encore beaucoup à apprendre.
Faut avouer qu’ils sont tellement répugnants que vivre à leurs côtés n’est pas une sinécure.
J’étais terrifiée et me dissimulais plus encore sous la couverture chaque fois que cette… femme entrait dans la chambre.
Son animosité envers nous sourdait de tout son être.
Souvent, elle ouvrait la fenêtre.
Allait-elle s’envoler ? non, elle n’avait même pas d’ailes.
L’attitude de mon ami m’étonnait : il roulait des yeux comme s’il voulait attirer l’attention de l’humaine !
Il gargouillait alors des phéromones en quantité. C’était insupportable. S’il continuait, j’allais éternuer.
Gregor entendait ses parents se plaindre de leur nouvelle situation financière.
Sans son salaire, comment allaient-ils s’en sortir ?
Cela irritait le père. Il se dissimulait sous ses rancunes, hurlait les échecs de son fils pour ne pas se confronter aux siens.
Gregor, tout nouveau gros cafard, se sentait coupable.
La mère se lamentait et s’évanouissait dès que les décibels montaient… « Oh ! c’est trop dur ! » Et pofff !
Quant à la sœur, elle dissimulait de moins en moins l'aversion qu’il lui inspirait.
La famille se rassemblait autour de l’horreur.
Demain devenait pire que la veille.
Plusieurs jours et nuits passèrent.
Mon amoureux ne me connaissait pas, il ne m'avait encore jamais vue.
Je rejoignais souvent ma tribu, on cancanait à mon sujet.
— Elle est amoureuseee, elle est amoureuseee…
Je ne sais pas rougir, mais on me disait que mes antennes tremblotaient d’émotion, et je sentais que mes petites ailes, elles, frissonnaient.
Mes tantes me donnaient des conseils, on m'offrit des livres : « Le pouvoir de la cafarde » ou « Comment séduire un cafard pour les nulles » ou encore « Le cafard sans préjugé ».
Je répondais avec embarras que mon Gregor n’était pas une blatte comme tout le monde, qu’il ne fallait pas nous juger, qu’il y avait un temps pour tout, que nous étions jeunes encore, etc.
Nos bla-blations duraient jusqu’au petit matin.
Emplie d’une foi nouvelle, je rentrai dans la chambre, derrière le lit, sous la couverture, à observer, le cœur battant, mon cafard bien-aimé.
« Mon père n’est plus mon père. »
Nom d’un poisson putréfié ! Dans quel état est-il rentré !
Mon héros est blessé.
Un humain, son père, l’a mitraillé de petites pommes rouges.
L’une d’elles s’est enfoncée profondément dans son dos. Elle y restera clouée.
Qui visait-il ? son fils ? un ennemi ? un cafard ?
Il étouffe.
Cette fois, je n’y tiens plus. Je vois sa souffrance, je crois même que je la comprends.
Sans réfléchir davantage, je m’approche de lui.
Comment lui expliquer que je suis comme lui, différente, donc rejetée ?
Il n’a jamais vu de cafards.
Jusque-là son monde n’était qu’humain.
Seulement humain.
Il avait des rêves.
Je ne lui dis rien de tout ça, je n’ai plus envie de rigoler.
Et lui, brisé, ne sait plus penser.
Il respire de plus en plus difficilement.
Je me mets tout contre lui, nous restons immobiles.
Le temps tombe, doucement.
Nous, les cafards, n’avons pas de poésie.
Je ne voulais ni sauver Gregor ni réécrire Kafka.
D’après moi, Kafka est l’un des plus grands magiciens au monde.
Il prend des êtres ordinaires, les habite de rêves bizarres, les agite dans tous les sens et les laisse se perdre, tourner comme des toupies désaxées.
Chez Kafka, l’impossible entre dans la vie quotidienne.
J’ai toujours éprouvé pour son univers un attachement particulier. Je suis chez lui comme chez moi.
J’entre dans ses histoires, je m’égare dans leurs couloirs, je regarde les habitants et il m’arrive de reconnaître quelque chose de moi chez eux.
Gregor m’est particulièrement proche.
Sa métamorphose pousse jusqu’au monstrueux ce que peut produire le regard des autres. Il devient l’autre, celui qu’on ne reconnaît plus comme l’un des siens et qu’on rejette.
J’ai une curieuse sympathie pour les mal-aimés. Serpents, rats, corbeaux, mouches, araignées et autres créatures auxquelles nous avons distribué les mauvais rôles.
Est-ce la bête que nous rejetons, ou tout ce que nous avons déposé sur elle — saleté, honte, dégoût, peur, rumeurs ?
Alors j’ai eu envie d’entrer dans La Métamorphose par une porte que Kafka avait laissée entrouverte.
Et si une vraie cafarde rencontrait Gregor ?
Elle ne verrait pas le monstre que voient les humains.
Elle verrait d’abord un drôle de congénère, maladroit sur ses pattes, peut-être un peu pompette, mais avec de beaux yeux.
Puis elle découvrirait sa souffrance et saurait même la comprendre.
Je ne voulais ni sauver Gregor ni réécrire Kafka.
Seulement glisser dans ce récit un sourire et mes larmes.
Niki Vered-Bar