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Boualem Sansal


MON IMPARDONNABLE VOYAGE EN ISRAËL



Boualem Sansal, né en Algérie en 1949, est un écrivain de renommée internationale. Il est aussi citoyen français depuis 2024.
Cette double appartenance éclaire à la fois l’universalité de son œuvre et la complexité de son destin.
Boualem Sansal est un auteur majeur dont l’œuvre questionne la mémoire, la liberté et l’avenir des sociétés.
Son emprisonnement, pour des propos exprimés en tant qu’écrivain, interroge la liberté d’expression et la place de l’intellectuel dans le monde d’aujourd’hui.


Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu riche et heureux

Ce texte est reproduit ici à hauteur d’environ 40 % avec l’autorisation du Crif, qui en publie la version intégrale sur son site.
Tribune publiée le 29 mai 2012 au CRIF


Chers frères, chers amis, d’Algérie, de Palestine, d’Israël et d’ailleurs,

Je vous écris ces quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles. Peut-être êtes-vous inquiets à mon sujet.
Je suis un homme simple, vous le savez, un écrivain qui n’a jamais prétendu à autre chose qu’au bonheur de vous raconter des histoires, de ces “histoires à ne pas dire” comme disait mon ami le cinéaste Jean-Pierre Lledo, mais voilà, des gens ont décidé de s’immiscer dans nos relations de fraternité et d’amitié et de faire de moi un objet de scandale à vos yeux.
Rendez-vous compte, ils ne m’accusent rien moins que de haute trahison envers la nation arabe et le monde musulman en leur entier. […] C’est par eux, par leur communiqué vengeur et leurs insultes à la ronde, que vous avez appris mon voyage et je viens là vous le confirmer pour qu’il n’y ait aucun trouble dans votre esprit et que les choses soient nettes entre nous : JE SUIS ALLÉ EN ISRAËL.
[…]
Je vous parlerai aussi de Jérusalem, Al-Qods. Comme il me semble l’avoir ressenti, ce lieu n’est pas vraiment une ville et ses habitants ne sont pas vraiment des habitants, il y a de l’irréalité dans l’air et des certitudes d’un genre inconnu sur terre. Dans la vieille ville multimillénaire, il est simplement inutile de chercher à comprendre, tout est songe et magie, on côtoie les Prophètes, les plus grands, et les rois les plus majestueux, on les questionne, on leur parle comme à des copains de quartier, Abraham, David, Salomon, Marie, Jésus et Mahomet le dernier de la lignée, et Saladin le preux chevalier, que le salut soit sur eux.
[…]
On se demande quel phénomène tient le tout en ordre, dans une grande modernité au demeurant puisqu’aussi bien Jérusalem est une vraie capitale avec des rues propres, des trottoirs pavés, des maisons solides, des voitures dynamiques, des hôtels et des restaurants attirants, des arbres bien coiffés, et tellement de touristes de tous les pays… sauf des pays arabes, les seuls au monde à ne pas venir ou pouvoir venir visiter leur berceau, ce lieu magique où sont nées leurs religions, la chrétienne aussi bien que la musulmane.
Ce sont finalement les Israéliens arabes et juifs qui en profitent, ils les voient tous les jours, toute l’année, matin et soir, sans apparemment jamais se lasser de leur mystère. […] Ils vont en groupes compacts pénétrés qui se croisent sans se mêler, les Anglais, les Hindous, les Japonais, les Chinois, les Français, les Hollandais, les Éthiopiens, les Brésiliens, […] menés par d’infatigables guides, assermentés sans doute, qui jour après jour, dans toutes les langues de la création, racontent aux foules médusées la légende des siècles.
[…]
Je me suis moi-même senti tout autre, écrasé par le poids de mes propres questions, moi le seul de la bande qui ait touché de ses mains les trois lieux saints de la Cité éternelle : le Kotel (le Mur des Lamentations), le Saint-Sépulcre et le Dôme du Rocher. […] Moi je suis passé grâce à mon passeport, il stipule que je suis Algérien et par déduction il dit que je suis musulman. Je n’ai pas démenti, au contraire, j’ai récité un verset coranique tiré de mes souvenirs d’enfance, ce qui a carrément stupéfié le gardien.
[…]
Voilà, je vous le dis franchement, de ce voyage.
Je suis revenu heureux et comblé.
J’ai toujours eu la conviction que faire n’était pas le plus difficile, c’est de se mettre en condition d’être prêt à commencer à le faire. La révolution est là, dans l’idée intime qu’on est enfin prêt à bouger, à changer soi-même pour changer le monde. Le premier pas est bien plus que le dernier qui nous fait toucher le but.
Je me disais aussi que la paix était avant tout une affaire d’hommes, elle est trop grave pour la laisser entre les mains des gouvernements et encore moins des partis. Eux parlent de territoires, de sécurité, d’argent, de conditions, de garanties, ils signent des papiers, […] les hommes ne font rien de tout cela, ils font ce que font les hommes, ils vont au café, au restaurant, ils s’assoient autour du feu, se rassemblent dans un stade, se retrouvent dans un festival, dans une plage et partagent de bons moments, ils mêlent leurs émotions et à la fin ils se font la promesse de se revoir. “À demain”, “À bientôt”, “L’an prochain, à Jérusalem”, dit-on.
C’est ce que nous avons fait à Jérusalem. Des hommes et des femmes de plusieurs pays, des écrivains, se sont rassemblés dans un festival de littérature […] pour parler de ce qui met les hommes en condition de pouvoir un jour commencer à faire la paix, et à la fin nous nous sommes promis de nous revoir, de nous écrire au moins.
[…]
Notre rencontre serait-elle le début d’un vaste rassemblement d’écrivains pour la paix ? Ce miracle verra-t-il le jour en 2013 ?

Souvent le hasard se fait malicieux pour nous dire des choses qui précisément ne doivent rien au hasard.

Quelque part sur le chemin du retour, entre Jérusalem et Alger. © Boualem Sansal


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Boualem Sansal 2084 - La fin du monde


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