Peggy-Jeanne et Sébastien eurent connaissance de cet esclandre dès leur arrivée au Cocotier.
Plus tard, ils croisèrent monsieur Kachaki dans le jardin. Il les convia à s’asseoir avec lui, et se montra passionné par le récit de l’équipée du jeune homme en Argentine. « Un chasseur de dinosaures ? Incroyable ! »
Il s’imaginait déjà en train de raconter aux employés du
supermarché qu’il avait bu un pot en conversant avec un chasseur de
dinosaures.
Un futur chercheur au CNRS qui plus est. « À condition
que l’on accepte ma candidature » précisa Sébastien.
Philibert vint se joindre à eux et répondit de bonne grâce aux
questions que les autres lui posèrent au sujet de madame Gassal.
— Elle ne reviendra plus, je pense.
— Tout cela n’est pas évident, prononça monsieur Kachaki après
une courte réflexion. Elle se conduisait ainsi surtout en cachette. Vous
ne pouvez pas mener une enquête auprès de vos pensionnaires afin
de vérifier la véracité de leurs dires, ni leur demander un certificat de
bonne moralité ou de bonne conduite !
Philibert éclata de rire devant cette idée insolite :
— Non, effectivement ! Vous imaginez ? Si je vous demandais
des preuves de vos aptitudes de fakir, que feriez-vous ?
Monsieur Kachaki avala de travers.
— Euh ! Effectivement, il me serait difficile de vous présenter un
diplôme.
Gêné comme tout, il regrettait d’avoir abordé ce sujet. Mais
justement, ce sujet-là passionnait Philibert, et il se tourna vers
Sébastien :
— Vous ne saviez peut-être pas que notre ami, ici présent, est un
grand fakir ? Il est connu dans le monde entier, m’a-t-on dit, mais il
est trop modeste pour s’en vanter.
— C’est passionnant ! dit Sébastien en faisant une grimace
ironique à Peggy-Jeanne.
Après avoir fait la connaissance de Jeanne, la tante extraterrestre
de son amie, un magicien, si grand soit-il, ne pouvait être que du
menu fretin, pas de quoi fouetter un chat !
« Décidément, les dinosaures sont plus reposants. Depuis que j’ai
retrouvé Peggy-Jeanne, je vais de surprise en surprise. Si ce n’est elle
la cause de mésaventures étonnantes, une personne de son entourage
se débrouille pour vite prendre la relève ! Eh bien ! On ne s’ennuie
pas avec elle ! »
Monsieur Kachaki, lui, aurait bigrement voulu disposer de tout
petits pouvoirs magiques afin de changer de sujet de conversation !
Nenni ! Cette fois, c’est Peggy-Jeanne qui prit la parole. Elle lui
demanda comment allait son dos. En voilà une question ! Étonné, il
répondit que son dos allait très bien…
— Votre santé est bonne ?
— Et comment !
— Alors, vous pourrez participer au spectacle de Jean-Juste Ozo
ce soir, n’est-ce pas ?
Oh, la traîtresse ! La petite futée… Monsieur Kachaki avait oublié
qu’il avait, lors de la dernière représentation, fourni le prétexte de
lombaires douloureuses pour ne pas participer aux tours de magie.
Comment allait-il pouvoir s’esquiver cette fois ? Désemparé, il
cherchait vainement un prétexte plausible. Rien ! Philibert s’était levé
et s’excusa, il avait du travail. Avant de les quitter, il tapota l’épaule
de monsieur Kachaki :
— Nous comptons sur vous ce soir : vous serez la vedette !
Gustave vint les rejoindre. Peggy-Jeanne le présenta à Sébastien et ils entamèrent une polémique concernant les divertissements et les bienfaits de la Méditerranée comparés à ceux de l’Atlantique. Plus tard Sébastien invita Gustave à disputer contre lui une partie de ping-pong et monsieur Kachaki resta seul avec Peggy-Jeanne.
Entre-temps, tante Jeanne venait de réintégrer le corps de sa nièce. Cette dernière eut un léger soubresaut qui passa inaperçu.
— Mademoiselle Peggy-Jeanne, il faut que je vous parle, dit-il
après un interminable moment de réflexion. Écoutez, ce n’est pas
facile pour moi de vous demander cela… Il faut que vous me rendiez
un service. Je ne pourrai pas assister à la soirée du magicien…
— Vraiment ? Pourquoi ?
— Je dois vous avouer quelque chose… Vous ne le direz à
personne, vous me le promettez ?
— Je vous le promets.
— Je ne suis pas un vrai fakir…
Sans que Peggy-Jeanne puisse l’éviter, c’est sa tante qui répondit :
— Je sais.
— Vous savez ?
Monsieur Kachaki était béat de stupeur.
— Comment avez-vous deviné ?
— Ne vous inquiétez pas, monsieur Kachaki… Vous assisterez à
la soirée de magie, et vous ne le déplorerez pas.
— Mais comment faire ? Ils vont tous vite s’apercevoir que je ne
suis pas un devin, ni un sorcier, ni…
— Pas du tout ! Dites d’emblée que vous êtes un menteur.
Déjà, ça embrouillera tout le monde, et ils riront.
C’est là-dessus que vous devez compter : le rire, ce sera votre carte maîtresse.
Les gens croient ce qu’ils veulent croire, pas ce qu’on leur montre.
Affirmer qu’une chose existe suffit parfois à la faire exister.
La réalité ne colle pas toujours à la vérité. Si vous ne montrez rien en disant que c’est quelque chose,
certains vous diront qu’ils ne voient toujours rien. Alors, rassurez-les. Riez avec eux.
Qu’est-ce que la vérité, quand chacun voit une chose différente ? Jouez le jeu, soyez malin… et tout ira bien.
Monsieur Kachaki était perplexe. Qu’est-ce qu’elle racontait là ?
Quelle naïveté ! Il intercepta le regard de Peggy-Jeanne.
Elle lui
faisait passer un message qu’il n’était pas sûr de comprendre :
« Ce
soir, vous accomplirez des prouesses, vous verrez ! Ce soir vous serez
un vrai fakir… » C’était bien étrange…
S’il savait ! Tante Jeanne était en train de manigancer quelque
chose !… Elle sourit :
— Un « truc » qui vous aidera, répétez-vous que vous êtes un
vrai fakir, vous verrez, ça favorisera votre passage sur les planches,
ce soir…
Zoé sortit de sa chambre après un long repos. Elle ne souffrait
plus de sa nausée, mais il lui restait un vague haut-le-cœur et un
goût amer dans la bouche.
Elle prit l’un de ses livres de biochimie et
chercha une chaise longue disponible dans le jardin. Elle s’installa
près de ses parents qui disputaient une partie de backgammon
avec sa tante.
Elle aperçut Peggy-Jeanne attablée en compagnie de
monsieur Kachaki et, un peu plus loin, Gustave et un jeune homme
qu’elle ne connaissait pas encore jouant au ping-pong. « Est-ce
un nouveau pensionnaire du Cocotier ? » se demanda-t-elle avec
curiosité et intérêt.
Après leur match, les garçons rejoignirent Peggy-Jeanne et
monsieur Kachaki. Ce dernier, suivant les directives qu’il avait
reçues, ne cessait de répéter à voix basse le même leitmotiv : « Je
suis un vrai fakir, je suis un vrai fakir. »
Il remarqua que les autres le
regardaient avec une circonspection amusée, alors il annonça qu’il
allait se promener un peu. Il les laissa en abandonnant derrière lui un
ruban en decrescendo de son antienne.
Gustave s’intéressa aux tribulations et aux succès de Sébastien
en Argentine.
Cela le fascina. Quel type ce Sébastien ! Passer
deux ans dans une région désertique, au climat raboteux, dans des
conditions souvent épouvantables, aux fins de déterrer des ossements
de dinosaures ! Voilà la vraie aventure !
La gentillesse du garçon,
sa simplicité, son charisme dénué d’artifice le subjuguaient.
Gustave se sentit minable en face de Sébastien, si minable qu’il éprouvait,
peut-être pour la première fois de sa vie, de la honte à être qui il était.
Il se vit petit, terriblement petit.
En retard sur son adolescence, il découvrait aujourd’hui un
modèle, l’archétype du nouveau moi qu’il aurait voulu devenir,
le parangon d’un mode de vie inédit envisageable. Pourquoi pas ?
Il pensait sincèrement à tout cela, ressentait soudain un vrai désir
de remise à neuf, d’abandonner l’hédonisme mal conçu qui avait
jusque-là régenté son existence. Lucide cependant, il se moquait un
peu de lui-même.
Quoi ? Laisser tomber les mythes, les mensonges,
transformer son piètre et artificiel quotidien en une réalité dont il
pourrait être fier ? Cela ne lui semblait pas trop plausible.
Mais l’idée
venait de naître, elle s’installait en lui tout doucement. Il était même
prêt à payer le prix de la conversion éthique qu’il projetait, à réviser
sérieusement certains chapitres de probité et d’intégrité.
Il était,
sans nul doute, tout à fait au courant que le coût de cette mutation
était à base d’efforts, de constance, de volonté et probablement
d’humiliations aussi.
Il fut le premier surpris lorsque Sébastien l’interrogea sur ses
activités, et qu’il répondit :
— Rien de bien brillant jusqu’ici. J’ai de tout temps manqué
de détermination. Mais j’ai décidé de me reprendre. Peut-être
trouverai-je le courage de faire des changements dans ma vie sociale,
amoureuse et professionnelle.
Il parla de sa passion pour les antiquités, de ses connaissances
dans ce domaine et dit, tout de go, que dès son retour à Paris, il fera
tout pour entreprendre des études dans ce domaine.
Ça y est, il était lancé…
Le repas du soir allait être servi. Le placide Monsieur Kachaki ne l’était plus. Il les rejoignit, un peu pâle, les lèvres encore tremblotantes du rythme de sa rengaine « je suis un vrai fakir… »
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