PEGGY-JEANNE, Le poker des fées
Niki Vered-Bar

Insupportable Zoé

Chapitre 19

Peggy-Jeanne fila directement dans sa chambre. Les quelques personnes qui la croisèrent eurent du mal à la reconnaître : un solaire bien-être l’imprégnait, et son visage lumineux était le pur reflet du bonheur…

Elle se jeta sur son lit tout habillée, les yeux fixant le plafond mais ne voyant que le sourire de Sébastien.
Elle en avait oublié sa tante Jeanne et Zoé. Lorsque la pensée de cette dernière émergea de l’ivresse de son euphorie, Peggy-Jeanne rebondit rudement dans la réalité.
— Zut ! Je ne pensais plus à elle. Les ennuis ne sont pas encore finis…
— Mais non, je suis là, moi ! dit en bâillant tante Jeanne qui venait de se réveiller.
— Oui, oui…
— Quoi « oui, oui » ? fit la tante en imitant le ton désabusé de Peggy-Jeanne.
— Que vas-tu faire ?
— Je suis venue du fin fond du cosmos pour te donner un coup de main. C’est ce que je vais faire ! Tu verras !

Zoé avait passé une journée plus que morose.
Vous vous souvenez ? Le drame de sa main coincée ? Il était très tôt…

Madeleine, comme tous les pensionnaires de l’étage, avait été sortie de son sommeil par les cris de Zoé.
Mais tandis que les autres restèrent dans le couloir à consoler la « victime » et à donner leur avis sur ce qui venait de se passer, elle préféra se recoucher.

Elle n’avait pas beaucoup d’estime pour sa nièce, la connaissant trop bien et ne l’appréciant que peu.
L’année dernière, Zoé avait fait un court séjour chez elle et Madeleine n’était pas près de l’oublier.
Elle ne l’avait reçue chez elle que pour faire plaisir à sa sœur et à son beau-frère. Au début, elle fit preuve d’énormément de patience envers sa nièce. Mais… après quelques heures déjà, elle ne pouvait plus la supporter.

Zoé versait dans des travers hygiénistes qui confinaient à l’obsession.
« Pire qu’une vieille fille » disaient ceux qui l’observaient.
Le toast qu’on lui servait était-il un peu carbonisé, ne serait-ce que sur une infime partie ? Il ne lui viendrait pas à l’esprit de racler de la pointe du couteau la partie noircie : elle n’y touchait pas. Et quand, à Paris, sa mère lui présentait une tartine grillée présentant cette imper- fection, elle le lui reprochait, l’accusant même « Enfin, maman, fais attention ! Tu ne sais donc pas combien c’est nocif ? Ignores-tu que ça peut être cancérigène ? »

Quand cette hystéro-maniaquerie se manifestait hors de chez elle, cela tournait en général au vinaigre. Elle était incapable de se mettre au diapason de tout autre qu’elle-même. Tout mode de vie, de qui que ce soit, devait s’adapter au sien, et devenir la copie conforme à ses habitudes et à ses exigences.
Lorsqu’elle séjourna chez sa tante par exemple, elle commença par lui faire changer les draps frais sortis de l’armoire, sous prétexte qu’ils n’étaient pas cent pour cent coton et que toute autre matière l’incommodait.
Elle refusa le poulet que tata Mado avait préparé, elle ne mangeait que des plats cuisinés à l’huile d’olive « c’est plus sain », se prépara elle-même une volaille, laissa le fond brûler et abandonna la casserole encrassée dans l’évier.
Elle fit également brûler une compote de pommes qu’elle avait préparée – elle digérait mal les fruits non cuits, mais là, le plat fut irrécupérable.
Pire, elle accusa sa tante de ne pas avoir surveillé la cuisson !
Plus tard, elle mit la cage du canari sur le rebord de la fenêtre où il faillit mourir de froid. « Les oiseaux donnent des maladies. Je l’ai juste sorti pendant que j’étais dans la pièce » affirma-t-elle très naturellement, sans remords, sans penser plus loin que son nombril.
Ce dernier acte, sans compter tant d’autres plus minimes qui n’ont pas été relatés ici, décida Madeleine à renvoyer sa nièce, quitte à la laisser dormir dans la rue.
Finalement, elle ne la jeta pas dehors, mais le séjour de Zoé s’acheva plus tôt que prévu.
Plus lucide que sa sœur, Madeleine s’était bâti une image précise de l’éducation, de la croissance et des obstacles qui s’accumulaient sur la personnalité de Zoé.
Elle avait plus d’une fois tenté d’avertir les parents Guillodoux, mais sans résultat. Pourtant, sa sœur respectait son opinion, suivait ses conseils à la lettre, avait foi en ses jugements, sauf… sauf en ce qui concerne Zoé.

Lorsque la main blessée cessa d’être le pôle d’attraction de toutes les personnes assemblées dans le couloir, Zoé revint dans sa chambre, celle qu’elle partageait avec sa tante. Elle rangea ses vêtements dans son armoire, ses affaires de toilette dans sa salle de bains. Madeleine dormait dans son lit ; alors, sans se préoccuper le moindre du monde du sommeil de tata, Zoé la réveilla et lui demanda de lui rendre son lit.
C’était mal connaître Madeleine, elle n’avait pas du tout l’intention de subir les caprices de sa nièce.
— Tu n’as qu’à prendre l’autre, ils sont tous deux identiques.
— Je préfère le mien.
— Tant pis pour toi.
Elle lui tourna le dos et fit mine de se rendormir. Zoé obtenait fréquemment gain de cause en se prévalant de son bon droit, mais là, elle avait affaire à plus obstinée qu’elle.
Elle céda, bougea des affaires bruyamment, délibérément, tout en sachant que rien ne fera changer sa tante d’avis.
D’une humeur qui macérait dans l’encre depuis tôt ce matin, elle finit par sortir de la chambre en espérant trouver ailleurs un dérivatif à sa grogne.

Seul, monsieur Kachaki prenait son petit-déjeuner dans la salle à manger. Suivant ses habitudes matinales, il était déjà là, et s’étonna de voir Zoé. D’habitude, la jeune fille ne se levait pas à une heure si indue. Il logeait à l’étage supérieur du sien et il n’avait eu aucun écho du charivari dont l’héroïne se tenait maintenant en face de lui.

La jeune fille s’abstint d’exprimer une formule courtoise quelle qu’elle soit, et s’assit sans dire un mot.
Monsieur Kachaki, un brin gêné par la froideur impolie de Zoé, continua de beurrer sa tartine sans lever les yeux sur elle.
— Vous ne dites rien, lui reprocha-t-elle.
— Que voudriez-vous que je vous dise, mademoiselle ?
— N’êtes-vous pas au courant de ce qui m’est arrivé ce matin ?
Il s’était passé quelque chose ? Monsieur Kachaki était curieux à présent. Il prit un ton aimable en y dissimulant une petite pincée de moquerie :
— Vous serait-il arrivé quelque chose ? Quelqu’un vous aurait-il fait du mal ?
Il avait dit cela pour ironiser, et fut bien étonné qu’elle lui réponde qu’effectivement, « quelqu’un » l’avait blessée. Elle lui présenta sa main dont les doigts étaient encore rouges et gonflés.
Il ne s’attendait certes pas à cela.
— Je suis navré, dit-il sincèrement. Comment vous êtes-vous fait ça ?
— C’est Peggy-Jeanne. Ce matin. Elle a claqué, exprès, la porte de sa chambre sur ma main !
« Incroyable ! Mademoiselle Peggy-Jeanne ? » Cela ne collait pas.
Monsieur Kachaki possédait un talent indubitable pour pénétrer les caractères des gens qu’il côtoyait. Ainsi, il avait éprouvé une vague répulsion envers Zoé dès sa première entrevue, alors que Peggy-Jeanne, elle, lui avait été tout de suite sympathique.
Il reprit sa tartine. Zoé bougonna :
— C’est tout ce que ça vous fait ?
— Mademoiselle Zoé, cela me fait de la peine. Vous accusez mademoiselle Peggy-Jeanne d’un fait regrettable, seulement cela ne corrobore nullement l’image que j’ai de cette jeune fille. Peggy-Jeanne n’a pas une once de méchanceté. J’en suis sûr. Il est probable qu’il s’agissait d’un accident, d’un acte involontaire, je ne sais pas, moi ! Elle n’aurait pas pu faire ça intentionnellement. Non ! Vous racontez n’importe quoi, mademoiselle…
Monsieur Kachaki se leva de table en disant encore « Cette histoire est tordue ! », et quitta la salle à manger en emportant sa tasse de chocolat.

Zoé resta seule jusqu’à la fin de son petit déjeuner, vexée.
En sortant, elle croisa ses parents qui venaient se mettre à table.
— Comment va ta main, ma pauvre chérie ? s’inquiéta la mère.
— Ça semble aller mieux, constata le père. Bah, il y aura eu plus de peur que de mal !
— Papa ! Tu n’as pas senti la porte sur tes doigts, toi !
La maman demanda s’il ne faudrait pas consulter un médecin, le papa dit « penses-tu ! » en riant et cela rendit Zoé plus renfrognée encore. Manifestement, son père la soutenait de moins en moins. Quant à sa mère, c’était le contraire ; elle en faisait trop et cela l’énervait tout autant, si ce n’est plus !
Zoé vit sa tante approcher et quitta ses parents à la hâte, en louvoyant entre les tables pour l’éviter.

Espérant voir Gustave, Zoé erra dans le jardin puis aux alentours de la pension, sans le trouver. Elle finit par frapper à sa porte. Il n’était pas encore revenu de sa nuit en compagnie de la jeune luxembourgeoise.
La reine Zoé était de plus en plus nerveuse et agacée. Où était-il ? Elle avait besoin de sentir ses sujets à ses côtés, prêts à répondre à ses ordres… Une fois de plus, sa lèvre se tourna à l’intérieur, laissant au-dehors une grimace vide.
Elle tenta de retrouver un peu de sérénité en faisant du yoga ; les bras au ciel, raide, le cou tendu, les orteils de la jambe gauche posés en équilibre sur le genou de la jambe droite, elle escompta la béatitude...

C’est dans cette position que Gustave l’aperçut en revenant à la pension.
« Zoé ? » s’inquiéta-t-il.
Elle remit ses deux jambes en place et courut au-devant de lui, tomba presque dans ses bras. Que lui arrivait-il donc ? Elle fit semblant de pleurer et cela acheva de le terrifier.
— Que se passe-t-il ?
— C’est Peggy-Jeanne, dit-elle.
— Il est arrivé quelque chose à Peggy-Jeanne ?
— Mais non, crétin !
Elle se fâcha, exhiba sa main blessée tel un blason prestigieux et, d’une voix hachée, répandit en détail et à sa façon ses vicissitudes malheureuses, en accusant Peggy-Jeanne de tout. Il crut ce qu’elle disait, et elle put s’en aller apaisée.
(C’était, bien sûr, avant la rencontre avec Peggy-Jeanne et sa tante…)

Zoé, décida de passer le reste de la matinée, et peut-être même une partie de l’après-midi, à la piscine d’un hôtel voisin. Depuis des années, elle essayait de persuader ses parents de passer leurs vacances dans un hôtel d’un plus grand standing, mais sans succès.
Ils aimaient leurs habitudes, et qu’il n’y ait pas de piscine au Cocotier leur était parfaitement égal. Le calme, la convivialité de la pension, voilà ce dont ils avaient besoin.

Elle monta dans sa chambre, prit son maillot et son sac. Elle espérait faire la connaissance de jeunes gens sympas ; en vacances, les liens se créent si vite.
Mais, aucun des estivants de son âge, qui batifolaient autour de la piscine ou dans l’eau, ne tenta de lier contact avec elle.
Seul, un quinquagénaire libidineux, adipeux et laid comme une laide désillusion, avait essayé de retenir son attention et ne décollait plus de son ombre. Il voulut lui offrir un jus de fruit, lui proposa de nager avec lui, et finalement insista pour qu’elle l’accompagne dans sa chambre.
Mortifiée, elle rentra tôt pour le déjeuner.
(À ce moment-là, Peggy-Jeanne et Sébastien mangeaient une pizza en ville…)

Dans le hall, Zoé tomba nez à nez avec monsieur Maurice qui lui demanda, d’une voix assez forte – pour que d’autres personnes l’entendent – de cesser de propager des attaques mensongères contre Peggy-Jeanne. Il la quitta si promptement qu’elle ne put rien répondre. Des pensionnaires chuchotèrent entre eux en la fixant des yeux.

Zoé, renfrognée jusqu’au menton, s’assit à la table de ses parents et de Madeleine. Selon son habitude, la maman se tracassa de sa santé, de la main blessée (la tante fit remarquer que l’on ne voyait quasiment plus rien), demanda si elle avait passé une bonne matinée.
Et selon son habitude, le père tenta de freiner sa femme :
— Arrête, tu vois bien que tu lui casses les pieds avec toutes tes questions !
— Mais je suis sa mère, c’est normal que je me renseigne !
— Elle s’en fout !
— Bien, bien, je ne dirai plus un mot… Puisque de toutes les façons, je ne dis que des sottises…
Effectivement, elle se tut. Papa Guillodoux, un peu ennuyé d’avoir rabroué sa femme ainsi, plaisanta avec elle, fit le clown et elle émergea avec plaisir de son mutisme.
Madeleine s’amusait de leurs fausses disputes. Elle adorait son beau-frère. Entre elle et lui, il y avait une connivence, une complicité qui rendait sa sœur jalouse. Elle lui avait dit bien souvent :
— C’est toi qu’il aurait dû épouser, Mado. Vous vous entendez si bien…
— Ne dis pas de bêtises, c’est toi qu’il aime.
Zoé parla peu à table, évitait de s’adresser à sa tante.
— Tu es de bien mauvaise humeur aujourd’hui, constata Mado.
— Tu penses, la pauvre, avec ce qu’elle a subi ce matin, intervint la maman. Connais-tu bien toute l’histoire ?
— Ce que je sais, c’est qu’elle a crié si fort qu’elle a réveillé tout l’étage !
— Mais as-tu idée de ce qu’elle a souffert à cause de cette Peggy- Jeanne ? Qui aurait soupçonné que cette jeune fille soit si perverse ?
— Perverse ? Comme tu y vas !

Zoé écoutait mais ne se mêla pas à la discussion. Son père interrompit les deux sœurs et leur demanda leur avis sur le programme de l’après-midi. D’abord une bonne sieste jusqu’à quatre ou cinq heures, puis, que diraient-elles d’aller à Juan-les-Pins ?
— Et toi Zoé, cela te dit de venir avec nous ?
En fait, non, elle n’en avait vraiment pas envie. Seulement, elle ne désirait pas non plus rester seule. Elle se rendait bien compte qu’aucune occupation ne pourrait la satisfaire aujourd’hui. À moins, bien sûr, de coincer un type super chouette.
Mais, entre l’expérience malheureuse d’avant les vacances avec le québécois qui l’avait laissée tomber, celle de Pauli le champion de tennis, celle de Gustave occupé présentement par sa Luxembourgeoise, et enfin celle de l’odieux quinquagénaire de ce matin, elle ne gardait pas trop espoir.
Finalement elle accepta de se joindre à ses parents. Elle ne contredit même pas sa mère qui lui conseillait de faire la sieste.
Elle monta, ne fit aucune remarque désagréable à sa tante et dormit lourdement jusqu’à cinq heures.
Lorsqu’elle se réveilla, sa tante n’était plus dans la chambre. Zoé descendit. À la réception, un employé lui dit que son papa lui avait demandé de l’avertir qu’il n’avait pas voulu la réveiller. Ils étaient tous partis et souhaitaient qu’elle se repose bien jusqu’à leur retour. Elle remonta dans sa chambre pour prendre l’un de ses bouquins de biochimie, et s’installa dans le jardin jusqu’au retour de la famille.

Le dîner en leur compagnie fut semblable au repas de midi.
Zoé ne participa que peu à ce qu’ils disaient, elle bâilla dès le dessert et annonça qu’elle allait se coucher et lire un peu avant de s’endormir.

(Au même moment, chez Peggy-Jeanne, son alien de tante retenait un gros fou rire.)

Zoé était plongée dans la lecture d’un passage particulièrement râpeux de son livre sur l’étude de la radioactivité et du moléculaire, lorsque la lumière de sa lampe de chevet s’éteignit.
« Zut, une panne de courant ! »

C’était peut-être simplement une ampoule grillée. Elle se leva pour appuyer sur l’interrupteur.
Ah ! la lumière revint et elle se recoucha.
« Il faudra demander à l’un des frères de faire réparer ça demain. » pensa-t-elle en reprenant son livre.
Mais après quelques minutes, la lumière s’éteignit à nouveau.
« Zut et zut ! Ras le goulot ! Tata Mado n’aura qu’à s’en occuper. Moi, je dors maintenant… »

Il y a dans l’endormissement un stade difficile à saisir, fin comme un fil de soie. C’est celui du demi-sommeil, cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil. En général, on ne capte cette fragile frontière qu’en se réveillant un dixième de secondes après s’être endormi. Il est fréquent que l’on éprouve alors l’impression de trébucher, de louper une marche. C’est le moment où la conscience réintègre le corps physique, la conscience qui venait de se dissoudre dans un éther peuplé de souvenirs souvent déformés et menaçants.

C’est à ce moment précis que Zoé émergea. En sursaut. Le cœur en pirouette. Ce fracas, c’était quoi ?
Elle voulut allumer la lumière mais ça ne fonctionnait toujours pas. Elle appuya plusieurs fois de suite sur l’interrupteur, sans succès.
Soudain, miracle ! la lumière revint, mais faiblement et l’intensité baissait doucement pour ne laisser qu’une lueur rachitique, estompée, qui se diluait dans le noir. Elle avait juste eu le temps de voir son livre par terre. Elle comprit que c’est le bruit de sa chute qui l’avait réveillée.
En se penchant pour le ramasser, il lui sembla distinguer, dans les ténèbres de la chambre une Peggy-Jeanne transparente, comme auréolée d’une ténue lumière tamisée.
Elle se redressa sur son lit, en proie à un début de panique. Non, il n’y avait personne. Elle avait dû rêver, l’apparition n’était qu’une manifestation onirique, un sursaut attardé de ses souvenirs. L’obscurité lui sembla pesante, lourde d’un poids menaçant, chargée d’une présence inquiétante.
Soudain, elle entendit un bruit sourd, indistinct. Elle bredouilla piteusement : « Il y a quelqu’un ? » mais bien sûr, personne ne répondit.
Les monstres de son enfance qu’elle croyait vaincus depuis longtemps, semblaient vouloir l’assaillir à nouveau. Elle tenta de tourner le dos à ce présent raboteux et, ce faisant, se heurta à son passé. Elle se souvint avec effroi du minuscule, dérisoire petit couteau porte-clés d’un gosse de sa classe et, le temps d’une bouffée de mémoire, revécut sa terrible humiliation.
« Non, ne me fais pas de mal, je t’en supplie ! » dit-elle dans sa tête, complètement paniquée, oubliant qu’elle n’avait plus dix ans.
Elle crut même entendre les rires terribles des autres enfants qui se moquaient d’elle.
La lumière se ralluma brusquement et, après un sursaut, elle respira un peu mieux en constatant qu’il n’y avait aucun signe de danger apparent dans sa chambre. Cet apaisement ne dura qu’une courte seconde. À nouveau, plus de lumière.
Qui a éteint ? « Je m’alarme pour trois fois rien » se dit-elle, morte de peur.
Elle n’osa pas se lever et appuyer encore sur l’interrupteur. Elle resta sur son lit, dans le noir, sans oser se glisser entre les draps, craignant que des restes de fantômes ne s’y terrent. Elle entendait sans cesse des sons glaçants venant de nulle part. Assise, aux aguets, les genoux repliés comme pour se protéger, elle se balançait d’avant en arrière dans une posture d’insensée.

Il y eut encore un lent grincement et la porte s’ouvrit :
— C’est qui ? demanda-t-elle avec effroi.
— C’est moi, répondit Madeleine. Tu dormais ?
— Non, pas du tout…
Et elle ajouta d’une voix livide et tremblante, sans remarquer la stupéfaction de sa tante :
— Je suis contente que tu sois là…


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