Peggy-Jeanne fila directement dans sa chambre. Les quelques personnes qui la croisèrent eurent du mal à la reconnaître : un solaire bien-être l’imprégnait, et son visage lumineux était le pur reflet du bonheur…
Elle se jeta sur son lit tout habillée, les yeux fixant le plafond mais
ne voyant que le sourire de Sébastien.
Elle en avait oublié sa tante
Jeanne et Zoé. Lorsque la pensée de cette dernière émergea de l’ivresse
de son euphorie, Peggy-Jeanne rebondit rudement dans la réalité.
— Zut ! Je ne pensais plus à elle. Les ennuis ne sont pas encore
finis…
— Mais non, je suis là, moi ! dit en bâillant tante Jeanne qui
venait de se réveiller.
— Oui, oui…
— Quoi « oui, oui » ? fit la tante en imitant le ton désabusé de
Peggy-Jeanne.
— Que vas-tu faire ?
— Je suis venue du fin fond du cosmos pour te donner un coup de
main. C’est ce que je vais faire ! Tu verras !
Zoé avait passé une journée plus que morose.
Vous vous souvenez ? Le drame de sa main coincée ? Il était très
tôt…
Madeleine, comme tous les pensionnaires de l’étage, avait été
sortie de son sommeil par les cris de Zoé.
Mais tandis que les autres
restèrent dans le couloir à consoler la « victime » et à donner leur
avis sur ce qui venait de se passer, elle préféra se recoucher.
Elle n’avait pas beaucoup d’estime pour sa nièce, la connaissant
trop bien et ne l’appréciant que peu.
L’année dernière, Zoé avait fait
un court séjour chez elle et Madeleine n’était pas près de l’oublier.
Elle ne l’avait reçue chez elle que pour faire plaisir à sa sœur et à
son beau-frère. Au début, elle fit preuve d’énormément de patience
envers sa nièce. Mais… après quelques heures déjà, elle ne pouvait
plus la supporter.
Zoé versait dans des travers hygiénistes qui confinaient à l’obsession.
« Pire qu’une vieille fille » disaient ceux qui l’observaient.
Le toast qu’on lui servait était-il un peu carbonisé, ne serait-ce que
sur une infime partie ? Il ne lui viendrait pas à l’esprit de racler de la
pointe du couteau la partie noircie : elle n’y touchait pas. Et quand, à
Paris, sa mère lui présentait une tartine grillée présentant cette imper-
fection, elle le lui reprochait, l’accusant même « Enfin, maman, fais
attention ! Tu ne sais donc pas combien c’est nocif ? Ignores-tu que
ça peut être cancérigène ? »
Quand cette hystéro-maniaquerie se manifestait hors de chez elle,
cela tournait en général au vinaigre. Elle était incapable de se mettre
au diapason de tout autre qu’elle-même. Tout mode de vie, de qui que ce
soit, devait s’adapter au sien, et devenir la copie conforme à ses
habitudes et à ses exigences.
Lorsqu’elle séjourna chez sa tante par
exemple, elle commença par lui faire changer les draps frais sortis de
l’armoire, sous prétexte qu’ils n’étaient pas cent pour cent coton et
que toute autre matière l’incommodait.
Elle refusa le poulet que tata
Mado avait préparé, elle ne mangeait que des plats cuisinés à l’huile
d’olive « c’est plus sain », se prépara elle-même une volaille, laissa
le fond brûler et abandonna la casserole encrassée dans l’évier.
Elle
fit également brûler une compote de pommes qu’elle avait préparée –
elle digérait mal les fruits non cuits, mais là, le plat fut irrécupérable.
Pire, elle accusa sa tante de ne pas avoir surveillé la cuisson !
Plus
tard, elle mit la cage du canari sur le rebord de la fenêtre où il faillit
mourir de froid. « Les oiseaux donnent des maladies. Je l’ai juste sorti
pendant que j’étais dans la pièce » affirma-t-elle très naturellement,
sans remords, sans penser plus loin que son nombril.
Ce dernier acte, sans compter tant d’autres plus minimes qui n’ont pas été relatés ici, décida Madeleine à renvoyer sa nièce, quitte à la laisser dormir dans la rue.
Finalement, elle ne la jeta pas dehors, mais le séjour de Zoé s’acheva plus tôt que prévu.
Plus lucide que sa sœur, Madeleine s’était bâti une image précise
de l’éducation, de la croissance et des obstacles qui s’accumulaient
sur la personnalité de Zoé.
Elle avait plus d’une fois tenté d’avertir les
parents Guillodoux, mais sans résultat. Pourtant, sa sœur respectait
son opinion, suivait ses conseils à la lettre, avait foi en ses jugements,
sauf… sauf en ce qui concerne Zoé.
Lorsque la main blessée cessa d’être le pôle d’attraction de toutes
les personnes assemblées dans le couloir, Zoé revint dans sa chambre,
celle qu’elle partageait avec sa tante. Elle rangea ses vêtements dans
son armoire, ses affaires de toilette dans sa salle de bains. Madeleine
dormait dans son lit ; alors, sans se préoccuper le moindre du monde
du sommeil de tata, Zoé la réveilla et lui demanda de lui rendre son lit.
C’était mal connaître Madeleine, elle n’avait pas du tout l’intention
de subir les caprices de sa nièce.
— Tu n’as qu’à prendre l’autre, ils sont tous deux identiques.
— Je préfère le mien.
— Tant pis pour toi.
Elle lui tourna le dos et fit mine de se rendormir. Zoé obtenait
fréquemment gain de cause en se prévalant de son bon droit, mais là,
elle avait affaire à plus obstinée qu’elle.
Elle céda, bougea des affaires
bruyamment, délibérément, tout en sachant que rien ne fera changer
sa tante d’avis.
D’une humeur qui macérait dans l’encre depuis tôt ce
matin, elle finit par sortir de la chambre en espérant trouver ailleurs
un dérivatif à sa grogne.
Seul, monsieur Kachaki prenait son petit-déjeuner dans la salle à manger. Suivant ses habitudes matinales, il était déjà là, et s’étonna de voir Zoé. D’habitude, la jeune fille ne se levait pas à une heure si indue. Il logeait à l’étage supérieur du sien et il n’avait eu aucun écho du charivari dont l’héroïne se tenait maintenant en face de lui.
La
jeune fille s’abstint d’exprimer une formule courtoise quelle qu’elle
soit, et s’assit sans dire un mot.
Monsieur Kachaki, un brin gêné par la froideur impolie de Zoé,
continua de beurrer sa tartine sans lever les yeux sur elle.
— Vous ne dites rien, lui reprocha-t-elle.
— Que voudriez-vous que je vous dise, mademoiselle ?
— N’êtes-vous pas au courant de ce qui m’est arrivé ce matin ?
Il s’était passé quelque chose ? Monsieur Kachaki était curieux à
présent. Il prit un ton aimable en y dissimulant une petite pincée de
moquerie :
— Vous serait-il arrivé quelque chose ? Quelqu’un vous aurait-il
fait du mal ?
Il avait dit cela pour ironiser, et fut bien étonné qu’elle lui réponde
qu’effectivement, « quelqu’un » l’avait blessée. Elle lui présenta sa
main dont les doigts étaient encore rouges et gonflés.
Il ne s’attendait certes pas à cela.
— Je suis navré, dit-il sincèrement. Comment vous êtes-vous
fait ça ?
— C’est Peggy-Jeanne. Ce matin. Elle a claqué, exprès, la porte
de sa chambre sur ma main !
« Incroyable ! Mademoiselle Peggy-Jeanne ? » Cela ne collait pas.
Monsieur Kachaki possédait un talent indubitable pour pénétrer les
caractères des gens qu’il côtoyait. Ainsi, il avait éprouvé une vague
répulsion envers Zoé dès sa première entrevue, alors que Peggy-Jeanne, elle, lui avait été tout de suite sympathique.
Il reprit sa tartine. Zoé bougonna :
— C’est tout ce que ça vous fait ?
— Mademoiselle Zoé, cela me fait de la peine. Vous accusez
mademoiselle Peggy-Jeanne d’un fait regrettable, seulement cela
ne corrobore nullement l’image que j’ai de cette jeune fille. Peggy-Jeanne n’a pas une once de méchanceté. J’en suis sûr. Il est probable
qu’il s’agissait d’un accident, d’un acte involontaire, je ne sais pas, moi ! Elle n’aurait
pas pu faire ça intentionnellement. Non ! Vous racontez n’importe quoi, mademoiselle…
Monsieur Kachaki se leva de table en disant encore « Cette
histoire est tordue ! », et quitta la salle à manger en emportant sa
tasse de chocolat.
Zoé resta seule jusqu’à la fin de son petit déjeuner, vexée.
En sortant, elle croisa ses parents qui venaient se mettre à table.
— Comment va ta main, ma pauvre chérie ? s’inquiéta la mère.
— Ça semble aller mieux, constata le père. Bah, il y aura eu plus
de peur que de mal !
— Papa ! Tu n’as pas senti la porte sur tes doigts, toi !
La maman demanda s’il ne faudrait pas consulter un médecin, le
papa dit « penses-tu ! » en riant et cela rendit Zoé plus renfrognée
encore. Manifestement, son père la soutenait de moins en moins.
Quant à sa mère, c’était le contraire ; elle en faisait trop et cela
l’énervait tout autant, si ce n’est plus !
Zoé vit sa tante approcher et
quitta ses parents à la hâte, en louvoyant entre les tables pour l’éviter.
Espérant voir Gustave, Zoé erra dans le jardin puis aux alentours de
la pension, sans le trouver. Elle finit par frapper à sa porte. Il n’était pas
encore revenu de sa nuit en compagnie de la jeune luxembourgeoise.
La reine Zoé était de plus en plus nerveuse et agacée. Où était-il ?
Elle avait besoin de sentir ses sujets à ses côtés, prêts à répondre à
ses ordres… Une fois de plus, sa lèvre se tourna à l’intérieur, laissant
au-dehors une grimace vide.
Elle tenta de retrouver un peu de sérénité en
faisant du yoga ; les bras au ciel, raide, le cou tendu, les orteils de la
jambe gauche posés en équilibre sur le genou de la jambe droite, elle
escompta la béatitude...
C’est dans cette position que Gustave l’aperçut en revenant à la
pension.
« Zoé ? » s’inquiéta-t-il.
Elle remit ses deux jambes en place et
courut au-devant de lui, tomba presque dans ses bras. Que lui arrivait-il
donc ? Elle fit semblant de pleurer et cela acheva de le terrifier.
— Que se passe-t-il ?
— C’est Peggy-Jeanne, dit-elle.
— Il est arrivé quelque chose à Peggy-Jeanne ?
— Mais non, crétin !
Elle se fâcha, exhiba sa main blessée tel un blason prestigieux et,
d’une voix hachée, répandit en détail et à sa façon ses vicissitudes
malheureuses, en accusant Peggy-Jeanne de tout. Il crut ce qu’elle
disait, et elle put s’en aller apaisée.
(C’était, bien sûr, avant la rencontre avec Peggy-Jeanne et sa
tante…)
Zoé, décida de passer le reste de la matinée, et peut-être même
une partie de l’après-midi, à la piscine d’un hôtel voisin. Depuis
des années, elle essayait de persuader ses parents de passer leurs
vacances dans un hôtel d’un plus grand standing, mais sans succès.
Ils aimaient leurs habitudes, et qu’il n’y ait pas de piscine au Cocotier
leur était parfaitement égal. Le calme, la convivialité de la pension,
voilà ce dont ils avaient besoin.
Elle monta dans sa chambre, prit son maillot et son sac. Elle
espérait faire la connaissance de jeunes gens sympas ; en vacances,
les liens se créent si vite.
Mais, aucun des estivants de son âge, qui
batifolaient autour de la piscine ou dans l’eau, ne tenta de lier contact
avec elle.
Seul, un quinquagénaire libidineux, adipeux et laid comme une laide
désillusion, avait essayé de retenir son attention et ne décollait plus
de son ombre. Il voulut lui offrir un jus de fruit, lui proposa de nager
avec lui, et finalement insista pour qu’elle l’accompagne dans sa
chambre.
Mortifiée, elle rentra tôt pour le déjeuner.
(À ce moment-là, Peggy-Jeanne et Sébastien mangeaient une pizza
en ville…)
Dans le hall, Zoé tomba nez à nez avec monsieur Maurice qui lui demanda, d’une voix assez forte – pour que d’autres personnes l’entendent – de cesser de propager des attaques mensongères contre Peggy-Jeanne. Il la quitta si promptement qu’elle ne put rien répondre. Des pensionnaires chuchotèrent entre eux en la fixant des yeux.
Zoé, renfrognée jusqu’au menton, s’assit à la table de ses parents
et de Madeleine. Selon son habitude, la maman se tracassa de sa
santé, de la main blessée (la tante fit remarquer que l’on ne voyait
quasiment plus rien), demanda si elle avait passé une bonne matinée.
Et selon son habitude, le père tenta de freiner sa femme :
— Arrête, tu vois bien que tu lui casses les pieds avec toutes tes
questions !
— Mais je suis sa mère, c’est normal que je me renseigne !
— Elle s’en fout !
— Bien, bien, je ne dirai plus un mot… Puisque de toutes les
façons, je ne dis que des sottises…
Effectivement, elle se tut. Papa Guillodoux, un peu ennuyé
d’avoir rabroué sa femme ainsi, plaisanta avec elle, fit le clown et
elle émergea avec plaisir de son mutisme.
Madeleine s’amusait de
leurs fausses disputes. Elle adorait son beau-frère. Entre elle et lui, il
y avait une connivence, une complicité qui rendait sa sœur jalouse.
Elle lui avait dit bien souvent :
— C’est toi qu’il aurait dû épouser, Mado. Vous vous entendez
si bien…
— Ne dis pas de bêtises, c’est toi qu’il aime.
Zoé parla peu à table, évitait de s’adresser à sa tante.
— Tu es de bien mauvaise humeur aujourd’hui, constata Mado.
— Tu penses, la pauvre, avec ce qu’elle a subi ce matin, intervint
la maman. Connais-tu bien toute l’histoire ?
— Ce que je sais, c’est qu’elle a crié si fort qu’elle a réveillé tout
l’étage !
— Mais as-tu idée de ce qu’elle a souffert à cause de cette Peggy-
Jeanne ? Qui aurait soupçonné que cette jeune fille soit si perverse ?
— Perverse ? Comme tu y vas !
Zoé écoutait mais ne se mêla pas à la discussion. Son père
interrompit les deux sœurs et leur demanda leur avis sur le programme
de l’après-midi. D’abord une bonne sieste jusqu’à quatre ou cinq
heures, puis, que diraient-elles d’aller à Juan-les-Pins ?
— Et toi Zoé, cela te dit de venir avec nous ?
En fait, non, elle n’en avait vraiment pas envie. Seulement, elle
ne désirait pas non plus rester seule. Elle se rendait bien compte
qu’aucune occupation ne pourrait la satisfaire aujourd’hui. À moins,
bien sûr, de coincer un type super chouette.
Mais, entre l’expérience malheureuse d’avant les vacances
avec le québécois qui l’avait laissée tomber, celle de Pauli le
champion de tennis, celle de Gustave occupé présentement par sa
Luxembourgeoise, et enfin celle de l’odieux quinquagénaire de ce
matin, elle ne gardait pas trop espoir.
Finalement elle accepta de se joindre à ses parents. Elle ne contredit
même pas sa mère qui lui conseillait de faire la sieste.
Elle monta,
ne fit aucune remarque désagréable à sa tante et dormit lourdement
jusqu’à cinq heures.
Lorsqu’elle se réveilla, sa tante n’était plus dans
la chambre. Zoé descendit. À la réception, un employé lui dit que
son papa lui avait demandé de l’avertir qu’il n’avait pas voulu la
réveiller. Ils étaient tous partis et souhaitaient qu’elle se repose bien
jusqu’à leur retour. Elle remonta dans sa chambre pour prendre l’un
de ses bouquins de biochimie, et s’installa dans le jardin jusqu’au
retour de la famille.
Le dîner en leur compagnie fut semblable au repas de midi.
Zoé ne participa que peu à ce qu’ils disaient, elle bâilla dès le
dessert et annonça qu’elle allait se coucher et lire un peu avant de
s’endormir.
(Au même moment, chez Peggy-Jeanne, son alien de tante retenait un gros fou rire.)
Zoé était plongée dans la lecture d’un passage particulièrement
râpeux de son livre sur l’étude de la radioactivité et du moléculaire,
lorsque la lumière de sa lampe de chevet s’éteignit.
« Zut, une panne de courant ! »
C’était peut-être simplement une ampoule grillée. Elle se leva
pour appuyer sur l’interrupteur.
Ah ! la lumière revint et elle se recoucha.
« Il faudra demander à l’un des frères de faire réparer ça demain. »
pensa-t-elle en reprenant son livre.
Mais après quelques minutes, la lumière s’éteignit à nouveau.
« Zut et zut ! Ras le goulot ! Tata Mado n’aura qu’à s’en occuper.
Moi, je dors maintenant… »
Il y a dans l’endormissement un stade difficile à saisir, fin comme un fil de soie. C’est celui du demi-sommeil, cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil. En général, on ne capte cette fragile frontière qu’en se réveillant un dixième de secondes après s’être endormi. Il est fréquent que l’on éprouve alors l’impression de trébucher, de louper une marche. C’est le moment où la conscience réintègre le corps physique, la conscience qui venait de se dissoudre dans un éther peuplé de souvenirs souvent déformés et menaçants.
C’est à ce moment précis que Zoé émergea. En sursaut. Le cœur
en pirouette. Ce fracas, c’était quoi ?
Elle voulut allumer la lumière mais ça ne fonctionnait toujours
pas. Elle appuya plusieurs fois de suite sur l’interrupteur, sans
succès.
Soudain, miracle ! la lumière revint, mais faiblement et l’intensité
baissait doucement pour ne laisser qu’une lueur rachitique, estompée,
qui se diluait dans le noir. Elle avait juste eu le temps de voir son
livre par terre. Elle comprit que c’est le bruit de sa chute qui l’avait
réveillée.
En se penchant pour le ramasser, il lui sembla distinguer, dans
les ténèbres de la chambre une Peggy-Jeanne transparente, comme
auréolée d’une ténue lumière tamisée.
Elle se redressa sur son lit, en
proie à un début de panique. Non, il n’y avait personne. Elle avait dû
rêver, l’apparition n’était qu’une manifestation onirique, un sursaut
attardé de ses souvenirs. L’obscurité lui sembla pesante, lourde d’un
poids menaçant, chargée d’une présence inquiétante.
Soudain, elle entendit un bruit sourd, indistinct. Elle bredouilla
piteusement : « Il y a quelqu’un ? » mais bien sûr, personne ne
répondit.
Les monstres de son enfance qu’elle croyait vaincus depuis
longtemps, semblaient vouloir l’assaillir à nouveau. Elle tenta
de tourner le dos à ce présent raboteux et, ce faisant, se heurta à
son passé. Elle se souvint avec effroi du minuscule, dérisoire petit
couteau porte-clés d’un gosse de sa classe et, le temps d’une bouffée
de mémoire, revécut sa terrible humiliation.
« Non, ne me fais pas de
mal, je t’en supplie ! » dit-elle dans sa tête, complètement paniquée,
oubliant qu’elle n’avait plus dix ans.
Elle crut même entendre les
rires terribles des autres enfants qui se moquaient d’elle.
La lumière se ralluma brusquement et, après un sursaut, elle respira
un peu mieux en constatant qu’il n’y avait aucun signe de danger
apparent dans sa chambre. Cet apaisement ne dura qu’une courte
seconde. À nouveau, plus de lumière.
Qui a éteint ? « Je m’alarme
pour trois fois rien » se dit-elle, morte de peur.
Elle n’osa pas se lever et appuyer encore sur l’interrupteur. Elle
resta sur son lit, dans le noir, sans oser se glisser entre les draps,
craignant que des restes de fantômes ne s’y terrent. Elle entendait
sans cesse des sons glaçants venant de nulle part. Assise, aux aguets,
les genoux repliés comme pour se protéger, elle se balançait d’avant
en arrière dans une posture d’insensée.
Il y eut encore un lent grincement et la porte s’ouvrit :
— C’est qui ? demanda-t-elle avec effroi.
— C’est moi, répondit Madeleine. Tu dormais ?
— Non, pas du tout…
Et elle ajouta d’une voix livide et tremblante, sans remarquer la
stupéfaction de sa tante :
— Je suis contente que tu sois là…
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