Les escargots sauvages
Niki Vered-Bar

Le bouton bleu

Chapitre 12

P
endant ce temps, Émilien s’était rendu au Grand Salon de la Technologie Internationale où l’on exhibait pour la première fois un nouveau modèle, baptisé Archibald.
Il s’agissait d’un superbe téléphone, svelte, souple, entièrement conçu dans un matériau chaud et feutré. On l’avait juché sur un haut socle drapé de velours sombre qui faisait ressortir sa beauté mâle et mystérieuse.
Les visiteurs étaient venus nombreux, et tous admiraient cette dernière réalisation :
- Il a une allure...
- Une esthétique...
- Regardez comme il est gracieux...
- Et ce n’est pas tout, Mesdames et Messieurs, s’écria le représentant de la Compagnie, ce téléphone - qui s’appelle Archibald - est aussi très intelligent !

Un murmure conquis s’étalait dans l’assistance, et le présentateur continua :
- Oui, Mesdames et Messieurs, Archibald est animé d’une mémoire infaillible, et sait faire quantité de choses qui rendront sa présence in-dis-pen-sa-ble dans chaque foyer du Globe et des environs...

Archibald, lui, écoutait à peine. Il somnolait, écroulé dans de moites et pesantes ténèbres.
Parfois, dans un timide et bref chuintement, il marmonnait : « renseignements 118, renseignements 118... » et se recroquevillait à nouveau dans sa torpeur monotone.

Le Représentant de la Compagnie dévoilait maintenant les secrets du fonctionnement d’Archibald.
Il appuyait ci et là sur de coquets petits boutons, commentait le charme et l’utilité de chacun d’eux, précisait, insistait, détaillait, répondait aux questions, et suscitait un intérêt admirable ; la foule écoutait, envoûtée.
- Ah ! cette touche-ci, chère Madame ? Cette touche fera jaillir un écran in-cor-po-ré, ici... et voici que cet écran de petite taille va s’agrandir à volonté grâce à sa fle-xi-bi-li-té... voilààà ! J’appuie une nouvelle fois sur la même touche, et... votre interlocuteur apparaît sur l’écran, en couleur, en relief...
La foule était ravie. Chacun rêvait de posséder Archibald et ses petits boutons.

L’enthousiasme devint fiévreux lorsque fut révélé l’extraordinaire mystère de la sonnerie :
- Archibald chante, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, s’époumonait l’animateur, très rouge à présent. Archibald ne sonne pas comme n’importe quel vulgaire téléphone, non, il chante ! Il chante des berceuses dès la première étoile, « Le Barbier de Séville » avant votre congé en Espagne, « Ne me quitte pas » pour fêter vos fiançailles, « Non, je ne regrette rien » le lendemain de vos noces, « Ma Liberté » et « Elle était si jolie » quelques années plus tard... etc, etc, etc.
La foule fascinée, applaudissait de plaisir et fredonnait les airs évoqués.
- Ce n’est pas tout ! Et le bouton bleu ? Regardez bien Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, ce bouton bleu, là... si j’appuie...
Ce fut une inouïe explosion d’extase sublime, de délire divin. Ce bouton bleu, quel prodige ! Quelle éblouissante découverte ! Jamais encore on n’avait vu pareil phénomène !
La foule ne contenait plus son émotion, les gens sanglotaient, les uns sur les épaules des autres.
Archibald bredouillait « renseignements 118, renseignements 118... »
La démonstration était finie, la foule se dispersa, chantonnant et pleurant encore. Chacun se jurait de tout mettre en œuvre pour réaliser l’achat prochain d’Archibald.

Le Représentant de la Compagnie leur avait confié :
- Archibald est encore unique à ce jour, mais très prochainement, la Production lancera des milliers, des millions d’exemplaires, afin que tous, oui tous, puissiez enfin posséder le téléphone i-dé-al dont vous rêvez...

Les gens regagnèrent leur foyer, le représentant de la Compagnie reçut son chèque, et l’on remit Archibald dans les bureaux du service technique des Télécommunications.
Il bégayait encore dans un murmure inaudible : « Renseignements 118, ren... sei... 1... 1... » et se disloquait à nouveau dans une épaisse apathie…
Les lumières s’éteignirent ; Archibald demeura seul et engourdi.

Il ne comprit pas du tout ce qui lui arrivait lorsque, aux toutes petites heures fraîches de l’aube, il se mit soudain à chanter « La Vie en Rose »...
Puis il se tut et se fit attentif, et écouta :
- Allô, Archibald ?
- Oui... 118... renseignemnts, pardon... oui, allô, qui est à l’appareil ?
- Archibald, c’est moi, Églantine. Vous ne me connaissez pas encore, aussi permettez-moi de me présenter : je suis Églantine, la « lampe de poche miracle », encore inconnue. Mais dès demain mon identité sera révélée aux visiteurs qui se rendront à l’exposition du Grand Salon de l’Éclairage...
Archibald était à présent complètement réveillé, et se sentait lucide, dispos, et prêt à actionner chacun de ses petits boutons. L’un d’eux lui permit d’éclaircir sa voix et de la rendre vibrante.
- Églantine, chère, habitez-vous chez vos parents ?
- Allons Archibald, ne vous méprenez pas, mes intentions sont pures...
- Chère Églantine, je n’en doute point, et croyez bien que les miennes sont loyales et honnêtes.
Archibald s’amusait à actionner quelques-unes de ses touches : la voix d’Églantine lui parvint comme si un soupir à peine les séparait. Puis, grâce à l’écran il put admirer ses formes très pures, son ovale élégant et racé, la luminosité de son teint...
- Tu as de beaux yeux tu sais... dit-il de son air voyou des années cinquante.
Églantine éternua de plaisir, et son faisceau devint une promesse ensoleillée. Vinrent les confidences. Elle lui avoua avoir capté la transmission radiophonique en direct du Salon, grâce à sa prise satellite, et avait pu ainsi entendre vanter ses étonnantes qualités.
Puis ils firent plus ample connaissance :
- Non, Archibald, je ne peux pas sauter à la corde, avoua Églantine en pensant avec regret au long fil électrique de son interlocuteur... Mais je sais jouer aux échecs !
- Splendide ! s’écria Archibald, moi aussi ; et il imagina les longues et tendres parties d’échecs qu’ils feront ensemble. Églantine, as-tu un téléviseur incorporé ?
- Bien entendu, avec tous les programmes, j’ai une liaison câble !
L’éclat d’Églantine prit un ton orangé ardent, et elle songea aux films qu’ils pourront découvrir côte à côte...

Ils étaient unis dans la même rêverie douce et sereine. Archibald continuait à tripoter ses petits boutons, découvrant la mélodie des rondeurs d’Églantine, respirant son parfum de printemps.
Églantine faisait de même, souriant aux découvertes, bouleversée par cette nouvelle mémoire qui appartenait déjà à demain et à toujours...
Archibald appuya sur le bouton bleu qui avait tant subjugué la foule quelques heures auparavant...

C’était le bouton d’une autre dimension, où l’espace-temps se fondait en espace matière. Églantine touchait Archibald et c’était merveilleux...
- Archibald, murmura-t-elle pelotonnée contre son corps chaud, puisque nous avons atteint un nouvel intervalle, qu’attendons-nous ?
- Tu as raison, il est temps, répondit-il en l’embrassant.
Il coupa les cordons qui les retenaient encore.
Dehors, l’aube jeune et rose se mit à rire.
Archibald étreignit sa compagne ; ils ouvrirent la fenêtre de la Terre, une brume légère les salua et, tous deux enlacés, ils s’envolèrent dans une grande fleur de rosée...

"Les escargots sauvages", a été publié en 1999 aux Éditions Galerie Racine


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