Salle d'attente (Peinture à l'huile de Niki Vered-Bar)
Les acteurs :
- L'auteur
- Jeanne-Camille (la dame au chapeau à fleurs)
- La dame qui tricote
- Le monsieur à lunettes
- Une jeune fille
- Un premier ministre
- Un gentil chef de gare
Le décor est une vaste pièce bien claire. Sur le mur du fond, une énorme horloge qui fait tout le mur, et dont le balancier fait des tours complets et irréguliers.
Il y a cinq ou six fauteuils où sont assis deux dames et un monsieur.
L'une des dames a la chevelure insubordonnée qui déborde d'un large chapeau jonché de fleurs obèses, l'autre tricote. Le cliquetis des aiguilles est cadencé au même rythme que le tic-tac de l'horloge.
Le monsieur a des lunettes et tente vainement de rectifier la monture disjointe qui laisse glisser un verre sur la joue, alors que l'autre remonte au-dessus du sourcil. L'auteur entre.
La dame au chapeau à fleurs, à l'auteur, avec vivacité
Vous passerez après moi, je suis arrivée ici bien avant vous !
L'auteur
Soyez sans crainte, j'attendrai mon tour.
(L'auteur s'installe, sort un grand cahier dans lequel elle inscrira fréquemment des annotations ; elle observe les lieux)
Je ne connaissais pas cette salle d'attente, c'est la première fois que je viens ici.
Le monsieur, en se soulevant pour saluer
Enchanté ! Je viens ici souvent, l'endroit est propre, bien chauffé, les sièges sont commodes et le temps passe bien. C'est préférable lorsqu'on attend longtemps... Une fois, j'ai attendu une journée entière !
(Les autres le regardent avec une admiration non dissimulée...)
La dame qui tricote
Moi aussi, je viens presque tous les jours ici. Le temps passe si bien, doucement... sans gêner... De plus, il est vrai que cette pièce est confortable... mais je trouve la moquette vraiment trop laide...
(Toutes les paires de yeux se baissent pour observer la moquette qui pâlit d'embarras)
La dame au chapeau à fleurs, d'un ton courroucé
Mais elle est très bien cette moquette ! Qu'avez-vous donc contre elle ?
La dame qui tricote, tranquillement
Rien, rien. Je ne l'aime pas, c'est tout !
La dame au chapeau à fleurs, carrément agressive
Vous ne l'aimez pas ! Et mon chapeau ? Peut-être allez-vous dire que vous n'aimez pas non plus mon chapeau ?
(Un peu étonnée, la dame pose son tricot, se lève, s'approche du chapeau, l'examine de bien près et regagne son siège.)
La dame qui tricote
À mon avis ces grosses fleurs sont... disgracieuses ! et surtout, c'est le chapeau le plus démodé que je connaisse ! De quel siècle êtes-vous donc ?
La dame au chapeau à fleurs, dramatiquement vexée
Ah, taisez-vous ! Je ne sais pas moi ! Je ne suis pas née d'hier, je suis d'un autre temps, et alors ?
La dame qui tricote, à voix basse
On peut être d'un autre temps sans que le temps ne vous outrage...
(Le monsieur change de place et vient s'asseoir à côté de la dame au chapeau. Il lui chuchote à l'oreille des choses qui paraissent beaucoup la divertir. Elle camoufle un rire craquetant et crachotant derrière sa main, puis se présente aux autres.)
La dame au chapeau à fleurs
Jeanne-Camille, je m'appelle Jeanne-Camille !
(à la dame au tricot)
Puis-je occuper le siège à côté de vous ?
La dame qui tricote
Je vous en prie, asseyez-vous, j'ôte cette pelote, voilà...
(Toutes deux entament un débat embroussaillé et nébuleux concernant les avantages des aiguilles dures sur les aiguilles souples.)
L'auteur, au monsieur
Attendez-vous depuis longtemps ?
Le monsieur, avec fierté
Je pense bien ! Très longtemps, très, très longtemps !
L'auteur
J'ai moi aussi l'intention d'attendre le plus possible. Mais... qu'attendez-vous ?
(Les deux femmes ont cessé de parler et écoutent avec attention)
Jeanne-Camille, à la dame qui tricote, en chuchotant
Vous avez entendu ?
Le monsieur, l'air paniqué
En voilà une drôle de question ! J'attends de grandes choses ! Je sais, il faut de la patience, j'attends cela depuis des années ! Je suis confiant, de grandes choses finiront bien par arriver, et je veux être présent à ce moment-là !
L'auteur, aux deux femmes
Et vous ?
Jeanne-Camille, avec hauteur
Moi ? J'attends... j'attends... J'attends... ce qui viendra ! Voilà !
La dame qui tricote
Moi, j'attends que le temps passe. Savez–vous ce qu'il y aura après ?
L'auteur
Après quoi ?
La dame qui tricote
Après, lorsqu'il aura passé. Vous voyez, vous n'en savez rien ! Moi non plus et aucun de ceux ici présents ne le sait. Vous imaginez pareil mystère ? Tout comme monsieur, j'attends ce moment depuis très longtemps déjà et je pense que ce moment n'est pas loin d'arriver.
Le monsieur
Et après ? Lorsque le temps aura passé, que ferez-vous ?
La dame qui tricote
Oh ! Le passage du temps ne se fait pas si vite... Le temps passe lentement lorsqu'on l'attend.
(à l'auteur)
Et vous ?
L'auteur
Moi ? Euh...
(Après une courte réflexion)
J'attends mon destin !
Jeanne-Camille, dubitative
Ce n'est pas une mauvaise idée...
Le monsieur, en confidence
Vous verrez, votre destin ne tardera plus...
(Il enlève ses lunettes, tord un peu les branches dans l'espoir d'améliorer le déséquilibre lamentable de la monture, et semble fort contrarié du résultat : les deux lentilles frôlent à peine son champ de vision.
On entend des petits bruits mous et rebondissant.)
Jeanne-Camille, en observant ses doigts qui se mouillent
Tiens, il pleut.
(Le tic-tac de l'horloge devient spongieux. Ils ouvrent leurs parapluies. La dame au tricot n'en a pas. Elle rassemble son ouvrage sous le pan de la veste finement rayée de son tailleur gris-céruléen et en relève le col autant qu'elle peut. Galant, le monsieur vint s'asseoir à ses côtés et lui offre un petit bout de son parapluie.)
La dame qui tricote
Il ne fallait pas vous déranger, cette pluie ne durera certainement pas, ce n'est qu'une giboulée... Ah, vous voyez, c'est déjà fini !
(attristée) Ah la la, ma laine s'est mouillée.
Le monsieur
Ne vous tourmentez pas, j'ai ici une petite chose qui va arranger ces petits dégâts...
(Il sort de sa poche un sèche-cheveux, le branche et fait vibrer l'air chaud au-dessus du tricot. L'auteur en profite pour présenter ses jambes mouillées qui sèchent aussitôt.)
Jeanne-Camille
Et moi ? Vous permettez?
(Elle s'est courbée, la tête chapeautée tendue vers le sèche-cheveux. Le monsieur inspecte les grosses fleurs du couvre-chef et finit par discerner deux ou trois gouttes de pluie sur quelques pétales. Il dirige son appareil avec d'infinies précautions et l'opération achevée avec succès, il le remet dans sa poche. Ils ont tous un large soupir d'aise.)
L'auteur
Cela fait du bien une petite pluie de temps en temps.
Le monsieur
Surtout lorsqu'elle ne dure pas. Et quel bienfait pour la moquette, regardez comme les teintes en sont tonifiées.
(La moquette se trémousse d'aise, a un petit hoquet joyeux et se met à ronronner. Jeanne-Camille lui donne une tapette, et le silence revient.)
L'auteur, à la dame qui tricote
Que tricotez-vous ? Du temps ?
La dame qui tricote, amusée
Hi ! hi! hi ! Comment avez-vous deviné ? Je tricote un petit printemps... une laine toute fine et légère mais de bonne qualité : cela durera des années !
(Soudain, après un coup d'oeil sur sa montre et la pendule, le monsieur se lève, arrange ses lunettes, les remet dans leur pochette, puis sur son nez à nouveau, lisse sa coiffure, rectifie le pli de son pantalon.)
Le monsieur
Cela va être mon tour...
Jeanne-Camille, à l'oreille de la dame qui tricote
Qu'est-ce qu'il attend ? J'ai oublié...
La dame au tricot, de même
Je ne sais plus non plus...
L'auteur, en confidence aux deux femmes
Il attend des Grandes Choses...
La dame au tricot
Ah oui, c'est bien !
(au Monsieur)
Je suis contente pour vous ! Bonne chance ! Sincèrement, vous le méritez...
Jeanne-Camille, elle serre les mains du monsieur avec vigueur
Bravo ! Je n'ai que ce mot-là à vous dire mais je le pense du fond du coeur.
L'auteur, se levant
Toutes mes félicitations, attendez, je vous aide à ouvrir la porte...
(Soutenu, encouragé et envié par toutes trois, le monsieur leur fait un signe de salut et sort, le corps bien droit et un immuable sourire sur sa figure.)
La dame au tricot, un peu triste
Il va me manquer...
Jeanne-Camille, en brandissant son parapluie replié
Broutilles, bêtises et brimborions que tout cela. Vous le connaissiez à peine !
La dame au tricot
Je sais, nous n'avons eu que peu de temps pour cela... Et alors ? Ce monsieur était charmant...
Jeanne-Camille, reposant son parapluie et parlant très vite
Le charme de ce monsieur est sans nul doute en relation avec la sympathie fort compréhensible que vous éprouvez, que nous éprouvons toutes pour la gent virile et poilue, pour les chiots et pour les desserts à la crème, car nous n'avons qu'un désir fondamental, celui de succomber à nos passions, fussent-elles humaines, animales ou culinaires et remarquez que je ne ferai là aucune confusion avec d'autres inclinations plus fugitives et qui n'entravent nullement le rythme de notre vie, je veux citer en exemple le plaisir furtif et fugace d'un lever rose de soleil ou d'un éternuement salutaire, mais je ne présente là que deux cas au hasard quoique ceux-ci trahissent nettement la justesse philosophique de cette légère digression qui...
(Elle est interrompue par la porte qui s'ouvre : le monsieur à lunettes revient dans la pièce ; il parait déçu.)
Le monsieur
Il n'y avait personne : je suis arrivé trop tard.
Jeanne-Camille
Ou trop tôt ?
La dame au tricot
Mon pauvre cher monsieur, personne ? Comment est-ce possible ? En êtes-vous sûr, personne ?
Le monsieur
Personne, ni rien ! Rien du tout !
La dame au tricot
C'est terrible ! La fatalité est parfois si fluctuante...
Jeanne-Camille, très en colère
C'est un scandale !
L'auteur
Et si nous attendions tous pour rien ?
(Ils se regardent avec inquiétude...)
La dame au tricot
Mais que nous chantez-vous là ? Le temps finira bien par passer... Non ?
Le monsieur
Il passera, c'est sûr ! Faut juste attendre le bon moment...
La dame au tricot, inquiète
Vraiment ?
L'auteur
Et si nous étions arrivés trop tard ?
(Jeanne-Camille étouffe un petit rire dans le creux de sa main. Bien vite le rire parvient à s'échapper, d'abord presque silencieux puis s'enfle et se fait de plus en plus fort, jusqu'à devenir un hoquet éraillé long et siffleur, entrecoupé d'épaisses larmes gaies. L'auteur craint qu'elle ne s'étouffe et lui tapote le dos. Enfin le rire se fait décroissant, ramollit et ne laisse plus que des reniflements que Jeanne-Camille épuisée, cache dans son mouchoir...
L'autre dame reprend son tricot et le cliquetis des aiguilles retentit plus fort - tout comme le tic-tac de l'horloge.
L'auteur, avec hésitation
On m'avait recommandé cette salle d'attente : il paraît que c'est l'une des plus attractive comme passe-temps ... On n'attend tout de même pas... pour rien ? N'est-ce pas ?
Personne ne répond. Une musiquette persifleuse parvient du dehors et se rapproche. Une jeune fille fait son entrée en faisant la cabriole et en poussant un chariot.
Elle est accueillie par tous qui expriment ensemble un énorme "AH !" de satisfaction.)
La jeune fille
Bonjour, bonjour, bonjour tous ! Vous m'attendiez ? Désirez-vous quelques biscuits ? Gâteaux ? Cacahouètes ? Jus de fruit ? Chocolats ?
La dame au tricot
Voyons un peu... Je vais prendre un paquet de bonbons à la menthe, cela me changera les idées.
Jeanne-Camille, en examinant les produits et en faisant la grimace
N'avez-vous rien d'autre ?
La jeune fille, en chantant sur l'air de "À la claire fontaine"
Je vous offre des glaces,
Des amandes, des cacahouètes,
Tous les jours à cette place,
Chaque heure est une fête !
Je vous offre du soleil,
Je vous chante le bonheur,
Je vous chante les merveilles
Que l'on ne trouve ailleurs,
Je n'ai rien d'autre que ça
Et je ris du matin au soir...
(Tout le monde l'applaudit ; elle esquisse une pirouette acrobatique.)
La dame qui tricote
Ah ! la jeunesse ! Quelle fraîcheur !
La jeune fille
Merci Mesdames, Monsieur, je reviendrai tout à l'heure ou une autre fois...
(Elle sort. La musiquette s'éloigne, devient presque inaudible, puis reprend de la force : la jeune fille revient).
La jeune fille
Je vais rester un moment avec vous : cela me permettra de prendre du recul...
Tous
Du recul ?
La jeune fille
Je prends du recul pour mieux avancer ; je suis jeune et on me dit toujours que j'ai la vie devant moi, que j'ai le temps de voir venir... Mais je ne veux pas perdre mon temps à ne rien faire, je veux avancer. Et pour aller plus vite, il me faut prendre du recul...
Jeanne-Camille, en haussant les épaules
Au moins, en voilà une qui ne temporise pas !
(Les autres ne disent mot. La jeune fille a sorti un magazine et reste plongée dans sa lecture. La sonnerie d'un téléphone retentit. Ils se regardent les uns les autres, se scrutent. Ils épient chaque repli de la pièce, sans parvenir à distinguer le moindre téléphone.)
Jeanne-Camille, en gesticulant
Comme c'est exaspérant, pourquoi personne ne va répondre ?
Le monsieur
Ce n'est pas pour moi, j'ai bien demandé à ce que l'on ne me dérange pas.
(Ils se lèvent tous et inspectent la pièce à la recherche du téléphone ; ils se mettent à quatre pattes, inspectent le dessous des sièges, regardent derrière les rideaux, sous les pelotes de laine verte, ouvrent même les parapluies malgré leur résistance outrée. Enfin la sonnerie s'arrête et on entend "Ici l'horloge parlante : au quatrième top, il sera exactement..." Tous regardent leurs montres et le balancier de l'horloge du mur s'arrête. Un long moment de silence, puis, à nouveau : "Ici l'hologe parlante : au quatrième top, il sera exactement...". La jeune fille trouve un long fil électrique : elle le prend le suit jusqu'à une prise et débranche. L'horloge reprend son mouvement et le fond sonore du téléphone s'est arrêté. Ils poussent tous un ouf de soulagement.)
La dame qui tricote, en suçotant un bonbon
C'est mieux ainsi, j'avais tout de suite remarqué que cette sonnerie sonnait faux ! Oh ! Mon temps est fini ! Il faut vite que je m'en aille.
Le monsieur
Votre temps est passé ?
La dame qui tricote, l'air affolée
Celui d'aujourd'hui, oui. Et c'est toujours pareil ! Je ne vois jamais le temps passer !
(Elle semble subitement effroyablement pressée, emmêle les fins fils de laine verte en chiffonnant son ouvrage, jette le tout n'importe comment dans son sac et court, plus qu'elle ne marche, vers la porte. Elle panique parce qu'elle ne réussit pas à l'ouvrir et se met à marteler de ses poings le bois de l'huisserie. L'auteur vient à son secours.)
L'auteur
Vous voyez, c'est ouvert, il fallait tourner la poignée ainsi...
(Mais la dame est déjà sortie, laissant derrière elle des effluves de menthe sucrée...)
Jeanne-Camille, en hoquetant de rire
Dommage, dommage... Les aiguilles molles ont des inconvénients, d'accord, mais elles avancent...
(On frappe à la porte d'entrée. Un Premier Ministre entre, s'incline vers Jeanne-Camille et l'auteur en leur faisant un baise-main, serre la main du monsieur à lunettes.)
Jeanne-Camille
Tiens ! Un Premier Ministre !
Le Premier Ministre
Je suis le tapissier, je viens prendre les mesures des lambrequins et de la passementerie des rideaux.
(Il déplie son mètre, exécute des mesures compliquées en s'aidant de ses doigts, murmure des chiffres qu'il inscrit ensuite sur un calepin.)
L'auteur
N'êtes-vous pas Premier Ministre ?
Le Premier Ministre
Déchu ma chère, déchu, complètement, irrémédiablement et fichtrement déchu ! Je me suis recyclé dans la tapisserie.
L'auteur
C'est un beau métier... Attendez-vous quelque chose, vous aussi ?
Le Premier Ministre
Oh non ! Je n'attends plus rien ! J'ai trop déchu !
Jeanne-Camille, avec un léger mépris
Alors, vous préférez la tapisserie !
La jeune fille, songeuse
Vous n'avez plus d'impératif... Cela ne vous dérange pas ?
(L'ancien Premier Ministre rougit un peu, replie son mètre avec précipitation et sort à toute vitesse en bredouillant des excuses floues et creuses.
Aussitôt après, un gentil chef de gare fait son apparition.)
Le gentil chef de gare
Excusez-moi, gens dans l'attente, je suis un gentil chef de gare, et c'est en tant que tel et selon les principes monolithiques et austères de mes fonctions et du règlement que je me permets de vous demander si l'un de vous désire voyager par le prochain train ?
(Ils font tous maints signes de dénégation absolue. Le gentil chef de gare remercie et s'apprête à s'en aller.)
La jeune fille
Est-il l'heure ?
Le gentil chef de gare
Oh ! les trains filent, les trains vont et viennent à toute heure.
(Il se dirige vers la porte.)
Jeanne-Camille
Attendez donc ! Un train partira-t-il bientôt ?
Le gentil chef de gare
Bien sûr ! Si vous le désirez, oui, pourquoi pas ?
Le monsieur
Ah ! Madame Jeanne-Camille, vous prenez le train ?
Jeanne-Camille, en s'agitant
Je ne sais pas, Monsieur ! Je n'ai pas de projets aussi précis, moi ! J'improvise ma vie sur des sursauts spontanés, moi, Monsieur ! Sur des idées qui charpentent ma conduite, moi, Monsieur ! Sur des rêves qui fondent mes décisions, moi, Monsieur ! Je suis une primesautière, moi... Et bien d'accord, vous m'avez tous convaincue, je ne prendrai pas le prochain train...
(Le gentil chef de gare lui serre la main avec respect, et salue les autres de sa casquette. Il s'en va.)
La jeune fille
Attendez-moi ! Je pars avec vous !
(Elle se lève et sort.)
Le monsieur, en se levant
Moi aussi, je dois m'en aller et remettre les pendules à l'heure avant ma prochaine visite, ici...
Jeanne-Camille, en minaudant
Oh ! Non, restez encore un peu...
(Ravi, le monsieur se rassied en lui coulant un sourire crémeux.)
Le monsieur
Bien, si vous le désirez... après tout, le temps, n'est-ce pas ?
Jeanne-Camille
Oh oui ! Comme vous avez raison...
L'auteur, au monsieur
Aimez-vous descendre les escaliers à l'envers ?
Le monsieur, en hésitant
Ma foi... oui..., comme tout le monde, mais je dois dire que cet acte implique une grande restriction d'énergie incompatible avec le profit de temps qui, pour être retourné, n'est pas pour autant exact à la minute près...
Le temps que chacun de nous passe dans la contemplation excessive de sa mémoire, transgresse les règles simples mais efficaces, du temps qui passe, du temps que l'on perd, et du temps des cerises !
L'auteur
Tiens, tiens ! Du temps des cerises ?
(elle écrit vite sur son cahier)
Le monsieur
Excusez-moi, c'était un lapsus... je ne sais plus où j'en suis...
(Le monsieur vérifie son pouls avec angoisse, puis regarde l'auteur avec contrariété)
Vous m'avez troublé !
L'auteur
Pourquoi ?
Le monsieur, agité
Vous n'avez pas le même temps que nous ! Je vois bien... Si cela se trouve, vous allez au rythme des saisons !
(Il vérifie son pouls à nouveau, se lève, se rassied...)
Jeanne-Camille, toisant l'auteur avec reproche
Quand on vient dans une salle d'attente aussi bien fréquentée que celle-ci, on se comporte comme il faut. On prend le temps comme il vient, on ne le bouscule pas ainsi.
Le monsieur
C'est exact !
(Il fait une fois de plus le geste de redresser la monture de ses lunettes, mais celle-ci craque de dépit et les deux verres tombent sur la moquette. Il se tourne vers l'auteur et se fait accusateur)
Vous voyez ?
(Il ramasse les deux lentilles intactes et les met dans sa poche, puis quitte son siège avec mauvaise humeur, et va occuper celui qui se trouve à plus grande distance de celui de l'auteur.)
Jeanne-Camille, en regardant l'auteur avec réprobation
Tss tss tss, c'est bien ennuyeux, quel gâchis... Regardez dans quel état vous l'avez mis !
L'auteur, elle se lève
Avouez que votre réalité est bien plus absurde que la mienne. Vous ne pouvez même pas arbitrer ce temps qui vous laissez couler entre vos désillusions. Vous ne cessez de tricher, de dissimuler vos pensées derrière une attente vide. Je suis l'innocente victime de votre malaise... Votre temps est falsifié, je vous le laisse. J'ai en poche du temps vrai, et je sais comment l'employer : j'ai des projets, moi, le temps n'est pas un obstacle ! Quant à mon destin, je le rencontre si je veux, où je veux et quand je veux : j'ai appris, ici, à l'apprivoiser ! Désormais, c'est moi qui décide ! Je vous salue, personnages !
(Elle prend son cahier et sort en leur adressant sa révérence la plus gracieuse. "Attendez, c'était pour rire !" entend-on crier derrière la porte, mais elle a déjà atteint la sortie...)
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