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Le trou aux idées

Niki Verderber
(extrait de "Les escargots sauvages")


J'ai découvert ce trou, tout à fait par hasard. Je ne cherchais rien de bien précis. Au début, je le crus vide et inanimé. J'y suis entrée avec précaution, sans savoir ce que j'allais surprendre...

En fait, ce trou était bourré d'idées.
J'étais ravie, et aussitôt décidai de m'emparer de certaines d'entre elles, les plus éblouissantes...

Il faisait très sombre, et je dus écarter une quantité considérable d'idées noires. Elles gémissaient, pleuraient et se plaignaient de se voir ainsi repoussées, mais je restai inébranlable, et continuai à me frayer un passage parmi elles. Enfin, le trou s'éclaircit, et je pus mieux distinguer le monde d'idées qui se faufilaient d'un recoin à un autre.
J'en pris une au hasard, pour l'essayer, mais c'était une idée fausse. Elle réussit à me mordre et se dépêcha de prendre la fuite.

L'une d'elles vint à moi en souriant, et me dit :
- Emmène-moi avec toi. Tu ne le regretteras pas, je suis une bonne idée...
Cela suffit pour me convaincre, et je la mis dans une poche.
- Et moi ? demanda une autre.
Elle se présenta : c'était une idée toute faite.
- Ah non ! lui ai-je répondu, tu ne m'intéresses pas du tout !
- Pourquoi ? Je ne te dérangerai guère, supplia-t-elle. Oh, s'il-te-plaît ?
- Pas question, j'ai horreur des idées toutes faites. Va chez quelqu'un d'autre...
Elle repartit, vexée, en grommelant :
- Elle a déjà une idée toute faite en tête, c'est pour cela qu'elle ne veut pas de moi...

Certaines idées se cachaient, d'autres m'observaient avec curiosité ou refusaient de se laisser approcher.

L'une d'elles ne cessait de rire, et je la reconnus aussitôt : c'était une drôle d'idée. Elle m'était sympathique ; elle sautillait de ci et de là, fantasque et imprévisible. Je suis arrivée sans trop de mal à la coincer et à la mettre aussi dans ma poche.

Puis, je pris une idée intelligente qui me servirait sans doute, une idée neuve qui venait juste d'apparaître, et une idée toute bête. J'avais agrippé peu avant une idée stupide qui m'avait modérément inspirée, mais je m'étais dit qu'il serait sans doute utile de la ranger quelque part. Finalement, l'idée toute bête me séduit davantage, et je la troquais contre l'autre.
L'une d'entre elles, difforme et sans grâce, me frôlait, courtisane et enjôleuse, dure et âpre à la fois.
- Je ne veux pas d'idée tordue ! lui ai-je dit avec irritation.
Elle se déplaçait de travers, en biais ; ma colère ne l'impressionnait pas du tout, et elle s'accrochait tenacement à moi. Elle finit par me persuader de l'adopter et, malgré mes réticences, réussit à rejoindre les autres.
J'avais déjà une foule d'idées au fond de mes poches. Je les avais soigneusement sélectionnées, écartant celles qui ne me plaisaient pas. Les idées refoulées manifestèrent bruyamment leur frustration et rejoignirent le groupe des idées noires. Je les entendais se lamenter et protester contre mes mauvais traitements, mais je ne m'en souciais nullement.
Malgré toutes les idées que j'avais attrapées, je sentais qu'il m'en manquait encore. Une surtout...

Enfin, je l'aperçus. Elle était dissimulée par une aspérité du trou, mais sa taille élevée la dénonçait.
Idées

Elle était là, la Grande Idée...
Je m'avançai vers elle avec précaution, et lui présentai tout le respect que son rang lui réservait.
- Puis-je vous demander votre collaboration ? lui ai-je demandé après maintes formules redondantes de politesse.
- Serai-je bien traitée ? se renseigna-t-elle avec hauteur.
Je lui promis toute ma considération, l'assurai de mon attention la plus vigilante, et lui désignai une de mes poches encore vide où elle se sentirait à l'aise. Elle fit une moue dubitative, examina l'espace que je lui proposais, hésita encore, soupira, bailla, fit une légère grimace, et enfin s'y glissa, à mon profond soulagement.
Il était temps. Je cueillis encore une petite idée sur le chemin du retour, et m'apprêtai à sortir de là.
Les idées noires essayèrent de m'en empêcher, et l'une d'elles me fit même un croche-pied. Heureusement, toutes celles que j'avais en poche intervinrent immédiatement, et grâce à leur aide, je pus sortir sans plus d'encombre de ce trou.

Nous l'avons comblé de fortes mottes d'espoir, d'imposantes portions de rire, et d'énormes morceaux d'enthousiasme ; nous avons travaillé allègrement ensemble, moi et mes idées...

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