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Nous allons écrire ensemble...

4ème histoire :

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Dernière mise à jour : 14.04.08 - 15h04

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Il faisait beau, terriblement beau. Il avait plu cette nuit et ils évitaient les flaques qui creusaient le sentier. La forêt gorgée d'eau et de chaleur vibrait de tous ses bois.
Jean et Magali marchaient main dans la main, et il sentait la paume crispée de Magali. Il savait que cette promenade était dure pour elle, que c'était une corvée qu'elle accomplissait néanmoins, par amour pour lui. Elle était devenue une femme lasse, une femme fatiguée.
Mais elle n'était pas devenue comme ça facilement, cela avait pris du temps, beaucoup de temps en fait.
Le temps, d'ailleurs, l'avait souvent désapprouvée, faisant par-ci, par-là, quelques tentatives de rajeunissement. L'une d'elles s'appelait José. Jolie tentative, aussitôt aimée, aussitôt oubliée !

Ce n'était pas volontaire, chez elle, c'était ainsi, sa mémoire sautillait sur les histoires, les évènements, les émotions, pour repartir plus légère encore, pour d'autres rencontres, d'autres illusions...
Seul Jean l'avait arrêtée ! Sa mémoire, ce jour-là, s'était trouvée alourdie d'un sentiment d'amour épais comme une tartine de pain, une grosse tartine de pain !
Magali l'avait entamée avec le même appétit qu'elle mettait à prendre toutes les choses de la vie, et elle s'était retrouvée comblée. Avec une certaine surprise, il fallait bien l'admettre.
"Je n'ai rien compris ; à ce moment-là, j'ai cru que j'avais une plus grande faim que les autres fois !".
Jean se tourna légèrement vers elle :
- Tu me parles ?

- Non, non, s'excusa-t-elle un peu embarrassée, je pensais... que j'aimerais bien manger quelque chose...
- Veux-tu que nous allions au Chalet ? C'est à quelques minutes d'ici... D'ailleurs il est bientôt l'heure de déjeuner.
Magali acquiesça : elle se sentait fatiguée et l'idée de s'asseoir un peu lui souriait.
Le Chalet était un petit restaurant sympathique, connu plus pour la faconde de son propriétaire que pour la qualité de ses plats. Sa femme l'appelait "Chouchounet" et ceux qui fréquentaient souvent ce lieu avaient pris l'habitude de faire de même. "Chouchounet, tu nous racontes la dernière de ta pêche à la truite ?", "Chouchounet, tu as encore oublié de saler le gigot ?" et Chouchounet de rire, de s'asseoir à la table des convives et de narrer longuement sa pêche de la veille...

Elle murmura quelque chose d'indistinct et Jean demanda :
- Qu'est-ce que tu dis ?

- Je pensais tout haut, éluda Magali ; c'est encore loin ?
Jean prit son ton évasif habituel pour lui répondre qu'ils arrivaient déjà au Chalet. Il n'avait qu'une certitude dans la vie : Magali. Tout le reste se perdait dans des zones d'ombre, des approximations, des incertitudes bienheureuses, un temps incertain, flottant...

Magali s'appuya sur son bras : elle n'en pouvait plus de fatigue. Elle fit une grimace en découvrant qu'il lui fallait gravir un escalier en hautes pierres taillées, mais ne dit rien, contente de pouvoir enfin s'asseoir...
*
Adela ferma le livre d'un coup sec. "Décidément, cette histoire est à mourir d'ennui !" soupira t-elle en se levant...
Elle se dirigea vers la cuisine, puis changea d'avis. Elle avait besoin de bouger, les personnages du roman lui donnaient des fourmis dans les jambes ; elle se décida pour une ballade au parc.

Il y avait peu de promeneurs dans le parc, il avait plu la veille et les chemins détrempés n'incitaient pas à la balade. Elle-même n'éprouvait pas un grand plaisir à marcher dans les allées où la terre adhérait aux semelles de ses chaussures.
"Je fais trois fois le tour de la place et je rentre..." se dit-elle.
Les nuages se diluaient peu à peu, le ciel s'éclairait et le soleil prenait plus de vigueur. L'air se réchauffait doucement.
Adela décida de s'asseoir un moment sur un banc et se mit à observer les passants. Des joggeurs se réjouissaient de pouvoir courir sans que la foule des promeneurs habituels du parc n'entrave leurs courses.
Un homme arrivait sur sa droite et elle vit son visage se transformer : une femme en face se rapprochait de lui et c'est justement à hauteur d'Adela qu'ils se retrouvèrent.
- Ah ! Magali ! Je suis si content...
- Jean... dit la femme. Depuis cette histoire du Chalet, je me demandais si nous parviendrions à nous rencontrer...
Adela était bouche bée...

Elle avait pourtant l'habitude de ces incartades imaginatives ; son goût de l'extraordinaire lui jouait souvent des tours, mais là, il s'agissait d'autre chose, autrement plus déstabilisant !
Ce n'était ni une impression de déjà-vu, ni une hallucination visuelle ; d'ailleurs, elle se leva, fit un pas en avant et se trouva quasiment "nez à nez" avec ce couple étrange !
Leurs regards la frôlèrent, puis ils se détournèrent pour replonger dans la fascination de leur rencontre. Ils continuaient à parler mais Adéla ne les entendait plus ! Une autre voix, impérieuse, lui demandait de partir, vite, sans se retourner !

"Encore toi !" ragea-t-elle intérieurement!
Depuis le départ définitif et irrémédiable de Victor de sa vie, Adéla était régulièrement poursuivie, assistée, persécutée parfois par la belle voix de son homme ! Elle avait même fait le choix de quitter l'enseignement, persuadée que renonçant à leur passion commune, il la laisserait enfin mener sa vie. Enfin, sa vie, façon de parler, une vie, quoi ! Une vie dans laquelle elle pourrait se déplacer, parler aux autres, rire, boire et chanter sans l'avoir constamment "dans l'oreille" ! C'était pénible à la fin, cette présence quasi-constante, cette impolitesse éhontée qu'il manifestait en toute occasion ! Les seuls moments où sa voix s'absentait, c'était pendant les moments de lecture et d'écriture !

Le couple devant elle capta à nouveau son attention. Ils se tenaient face à face, leurs regards fondus, et Jean dit à Magali d'une voix noyée :
- C'est fou comme tu ressembles à Adela...
Aucun d'eux ne remarqua le sursaut d'Adela. Ils allèrent s'asseoir de l'autre côté de l'allée sur le banc face au sien. Elle ne les entendait plus...
Le coeur en feu, la jeune fille était sur le point de s'évanouir. Ses mains tremblaient fort, elle étouffait, elle respirait mal. Dans cet état panique, elle était incapable de comprendre ce qui lui arrivait.

Cela pouvait-il être un hasard ? Elle commençait à mieux contrôler sa respiration et retrouvait peu à peu sa lucidité et pouvait à présent analyser la situation.
Elle s'était levée ce matin comme d'habitude, c'était un dimanche bien banal, elle avait plein de temps de libre et elle avait ouvert un livre en espérant fuir la pensée de Victor et ses souvenirs...
L'histoire des deux héros, Jean et Magali, l'avait ennuyée au point qu'elle avait vite refermé le livre et était sortie s'oxygéner un peu, détendre ses muscles...
Et... qui rencontrait-elle ? Un homme et une femme, Jean et Magali, en tout points semblables aux héros de cette histoire stupide. Ils étaient là, à deux pas d'elle, sans faire aucunement attention à elle, et voilà que Jean parlait d'elle ?
Adéla se secoua. Non, c'est impossible cela ne pouvait être qu'un extraordinaire hasard !
Rassérénée, Adéla se sentit amusée par cette étrange rencontre. Brusquement elle se leva et se dirigea vers le couple...

Au même moment, une troupe d'enfants déboula au milieu de l'allée et la stoppa dans son élan. Le temps de laisser s'écouler la vague enfantine, de lever les yeux de ses chaussures pour les poser sur le banc en face et... le couple avait disparu !
Alors, sans réfléchir, Adéla fit volte face et se mit à courir. Sans but, sans pensée, sans projet. Rien qu'un furieux besoin de courir, d'échapper coûte que coûte à cette histoire folle au point qu'elle ne savait plus si elle la vivait ou l'hallucinait !
Il y avait beaucoup de joggeurs qui courraient, mais elle ne passait pas inaperçue : ses habits et son air hagard la dénonçaient. Elle courut ainsi un bon quart d'heure, pour s'arrêter, à bout de souffle, près d'une allée qui faisait le tour d'un petit lac. Il n'y avait personne dans ce coin et petit à petit elle réussit à reprendre ses esprits.
Adéla décida de rentrer en faisant un détour pour ne pas risquer de rencontrer le jeune couple. Pourtant, elle regrettait déjà sa panique : "J'aurais dû leur parler, se disait-elle, leur demander des explications, essayer de comprendre..."
Mi-soulagée, mi-inquiète, elle arrivait chez elle. Elle ouvrait la porte d'entrée de l'immeuble lorsque quelqu'un derrière elle l'accosta en demandant : "Excusez-moi, savez-vous où habite une jeune femme qui se prénomme Adéla ?"

Avant même de se retourner, Adéla savait que c'était Magali. Jean était avec elle...
Cette fois, Adela décida de faire face et sans l'ombre d'une hésitation, se retourna et plongea son regard dans celui de Magali. Un regard vert clair, mature et qui semblait interroger le monde sans détour et sans prétention. Adéla sourit, largement, généreusement et son sourire parlait à sa place. Ce qui était en train de se passer là, sous les yeux attentifs de Jean, se passait de mots. Le seul mot honnête qui pût convenir aurait encore trouvé le moyen de s'égarer dans une langue aride ou trop précise !

Magali la regardait et semblait intriguée :
- Quelque chose ne va pas ? Vous semblez... bizarre...
- Non, répondit Adéla en chassant les fantômes de sa tête. Non, je vais bien. Vous venez me voir ?
Adéla avait décidé d'affronter cette réalité qui la dépassait et où elle ne trouvait pas bien sa place. Elle n'attendit pas leur réponse et les fit entrer, les guida jusqu'au salon et les invita à s'asseoir
- Alors ?

C'est Jean qui prit la parole :
- Nous vous avons rencontrée ce matin lorsque Magali et moi allions au Chalet...
Adéla ne réagit pas. Elle se sentait dans un état second, une brume légère tamisait ses pensées.

- Vous ressemblez beaucoup à ma soeur... dit Magali. Jean et moi avons eu envie de vous rencontrer, de vous parler...
- Votre soeur, quelle soeur ? articula péniblement Adéla, éprouvant de grandes difficultés à émerger de l'état semi-comateux dans lequel elle s'enfonçait de plus en plus.

Ils étaient assis tous les trois dans le salon d'Adéla, trois étrangers qu'un lien étrange unissait cependant. Adéla se leva pour arranger un tableau qui pivotait d'une miette puis poussa un vase d'un millimètre, gestes inutiles, absurdes, comme si elle cherchait à gagner du temps. Elle se rassit, prit une profonde inspiration et se jeta :
- Attendez, vous me parlez d'un chalet, de votre soeur... Pouvez-vous m'expliquer ?
- Très bien, dit Jean. Ce matin, en fin de matinée plutôt, nous allions au Chalet et nous vous avons aperçue.
- Je n'étais pas au Chalet !
- Si vous y étiez !
- Vous étiez cachée derrière les pages de votre livre, ajouta Magali, perfidement...
- De quoi parlez-vous, bredouilla Adéla ?
Jean se voulut apaisant :
- Vous étiez à une table proche de la nôtre et vous lisiez un livre.
- Vous dites n'importe quoi, bredouilla Adéla. Vous n'êtes pas arrivés au Chalet...
- Parce que vous avez arrêté votre lecture, accusa Magali !
- Pourtant, ajouta Jean, une page de plus, et vous auriez su que nous y sommes arrivés !

"Une page de plus, pensa Adéla, cet homme est fou !"
Elle ferma les yeux, les rouvrit. Jean ne la regardait pas mais il était toujours là ; Magali, quant à elle, s'était confortablement installée dans le seul fauteuil du salon. Et tout cela avait l'air bien réel...

Il n'y a parfois qu'un mince fil qui sépare la réalité du fantastique. Adéla était consciente de cette frêle frontière, elle sentait un abîme dans ses pensées, et savait qu'elle pouvait facilement y basculer...
Elle pensait même avoir de la fièvre... Oh, que ce serait bon de tout expliquer ainsi : "J'avais de la fièvre, je délirais, ces gens semblaient exister vraiment..."
Mais, quoique fébrile de tension nerveuse, elle savait bien qu'elle n'était pas malade et qu'il ne mènerait à rien de contourner la vérité : l'absurde était là, chez elle, devant ses yeux !

- Qu'allons-nous faire maintenant ? demanda-t-elle d'une voix vide.
Jean et Magali se regardèrent, surpris.
- Que voulez-vous dire ?
- Écoutez, nous nageons en plein non-sens : vous êtes des personnages irréels, vous êtes des êtres virtuels, nés de l'imagination d'un écrivain, vous n'êtes pas RÉELS !
Elle avait dit cela d'une traite, sans réfléchir, et surtout, sans les regarder. Il y eut un long silence glacé... Enfin, Adéla rouvrit les yeux et regarda le couple. Ils semblaient un peu amusés, pas du tout blessés par sa tirade.
Jean se leva, s'approcha d'elle et, la regardant bien en face, lui dit :
- Et si vous êtiez, vous aussi, un personnage de roman ?

C'était une nouvelle à tomber par terre ! Adéla se dit qu'elle voulait, là, maintenant, retrouver le vieux nounours en peluche beige de son enfance, et se coucher en suçant son pouce !
Ils ne dirent plus un mot. Jean fixait le bout de ses chaussures, Magali triturait nerveusement un mouchoir et Adéla lissait sans fin un pli de sa manche. Un terrible silence les enveloppait.
La sonnette les fit sursauter tous les trois. Adéla se leva pour ouvrir.

Joséphine, la petite vieille du deuxième, se tenait sur le pas de la porte, comme à son habitude, le dos légèrement courbé, le regard larmoyant, son chat dans les bras ! Adela s'attendant à tout sauf à elle, eut une bouffée de reconnaissance à son égard et, oubliant son habituelle réserve, s'entendit lui proposer d'entrer boire un café !
- Entrez, Joséphine, vous allez boire un café avec nous !
Adéla fit entrer la vieille dame. Joséphine regarda les deux jeunes visiteurs avec curiosité :
- Je ne veux pas vous déranger, vous recevez des amis...
- Vous ne nous dérangez pas, Joséphine, asseyez-vous... Je vous prépare du café ?
Adéla, au comble du soulagement, heureuse de cette pause dans cette journée si trouble, se rendit à la cuisine. Lorsqu'elle revint dans le salon avec un plateau, elle trouva Joséphine debout, prête à s'en aller, tenant son chat serré très fort contre elle ; la vieille dame murmura d'une voix haletante : "Ne m'en veuillez pas, je ne peux pas rester..." Joséphine semblait nerveuse, elle répéta plusieurs fois encore : "Ne m'en veuillez pas, ne m'en veuillez pas..." et se dirigea vers la porte d'entrée.
Sur le palier, la vieille dame regarda intensément la jeune fille : "Je ne peux rien faire, je suis vraiment désolée..."
La pause était finie... Adéla revint au salon et se rassit face aux deux jeunes gens qui semblaient n'avoir pas bougé d'un pouce.
- Servez-vous du café, leur dit-elle, en désignant le plateau qu'elle venait de préparer.
Elle n'avait même pas la force de le faire. Jean et Magali ne bougeaient pas plus qu'elle. Le silence s'installa à nouveau, mais ce fut bref : un nouveau coup de sonnette fit sursauter Adéla. "C'est sûrement Joséphine" dit Adéla en se levant. Elle remarqua le signe de dénégation de ses visiteurs et, à nouveau, cette attente...
Son angoisse était revenue, encore plus enveloppante que précédemment.
Elle frissonnait un peu. Elle se tourna vers les deux autres et vit qu'ils semblaient particulièrement attentifs... quelque chose n'allait pas...
C'est dans un silence livide qu'elle finit par ouvrir. Elle remarqua que sa main tremblait en actionnant la poignée. Elle essaya de se calmer, de faire le vide, de maîtriser sa respiration. Le ressort du loquet se libéra et elle finit par ouvrir la porte. L'entrée était sombre...
Il n'y avait personne sur le palier. Elle fit juste un pas pour vérifier. Le couloir était désert, à peine éclairé de l'étroit vasistas de la cage d'escalier. Il faisait froid et elle pensa que le locataire du deuxième avait encore laissé le vantail de l'imposte ouvert.
"Il n'y a parsonne !" dit-elle à haute voix, reculant pour rentrer chez elle. Elle se sentait glacée, toutes ces émotions l'avaient brisée. "Je vais dire à Jean et Magali de rentrer chez eux, je dois me reposer. Je leur dirai de revenir demain : j'aurai la tête plus claire et on pourra mieux se comprendre..." Elle se sentait si faible qu'elle avait même du mal à se tenir debout. se jambes ne la portaient plus, son coeur battait à peine et son champ visuel s'obstruait de plus en plus...
"Je vais m'évanouir... " pensa-t-elle encore. Elle eut juste le temps de percevoir, en haut de l'escalier, la vieille Joséphine qui disait d'une voix terriblement aiguë: "Trop tard, le livre l'a absorbée..."
Elle perdit connaissance.


Adéla pensa d'abord qu'elle s'était endormie. Vous savez, il arrive souvent qu'on éprouve un moment de déconnection totale au réveil, où l'on ne sait plus quelle est la date ni où on est...
Les yeux entrouverts, elle ne voyait que du noir. "Il fait encore nuit..." se dit-elle. Petit à petit, des bribes de conscience lui revenaient. Elle se dit qu'elle avait enfin pu se débarrasser des deux jeunes gens d'hier... Elle s'imaginait être dans son lit mais il lui manquait une dimension : son corps semblait éthéré, fluide, sans contours...


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Participants : Martine, Boom, Oups, L'Amalo, Manu, Marie
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